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Paru dans Parabole
vol. 16, no 1 (août-septembre 1993), p.8

Serviteur de Dieu,
serviteur souffrant ?

Dans la seconde partie du livre d’Isaïe, écrite plus de 500 ans avant Jésus-Christ, il y a quatre textes qui présentent, sans le nommer, un certain Serviteur du Seigneur au destin de plus en plus sombre. (Voir 42, 1-9; 49, 1-6; 50, 4-11; 52,13-53,12) Depuis un siècle, on appelle ces textes les "Chants du Serviteur". Dans le troisième Chant, le Serviteur se fait arracher la barbe et cracher au visage. Dans le quatrième, maltraité, il reste silencieux "comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir". Il n’y a pas de chrétien ou de chrétienne qui puisse lire ces textes sans penser à Jésus. Et c’est bien normal, puisque déjà les évangélistes et les autres auteurs du Nouveau Testament avaient fait le lien: comme les disciples sur le chemin d’Emmaüs, l’Église naissante cherchait en effet dans les Écritures la lumière et les mots pour dire le mystère de Jésus, pour reconnaïtre en lui le Christ du Seigneur, le Messie attendu, et pour comprendre le sens profond de sa vie, de sa mort et de sa glorification. Nous n’avons pas à remettre en question cette relecture de l’Ancien Testament par la communauté chrétienne: c’est même là le signe de la pertinence toujours actuelle de ces textes qui, reçus dans la foi, sont Parole de Dieu.

Cela étant dit, il nous reste tout de même bien des questions. Car nous savons aussi que la foi biblique était toujours bien incarnée et que les prophètes, notamment, étaient des croyants qui avaient, comme on dit, les deux pieds sur terre: ils ne parlaient pas pour rien dire et leurs interventions avaient toujours un sens pour leur époque, pour la vie de leurs contemporains. Qui était donc ce Serviteur Souffrant ?


Un peuple souffrant

Comme c’est bien souvent le cas quand on lit l’Ancien Testament, c’est en replaçant le texte dans son contexte historique que la lumière se fait.

Les Chants du Serviteur font partie de cette seconde partie du livre d’Isaïe (les chapitres 40 à 55) qui sont l’oeuvre, on le sait maintenant, d’un prophète anonyme qui a vécu dans les années 500 avant Jésus-Christ, soit 200 ans après Isaïe. Faute de mieux, on l’appelle le Second Isaïe. Il prend la parole pendant l’Exil à Babylone: Jérusalem a été conquise et détruite 50 ans auparavant, le Temple a été incendié et une bonne partie de la population a été déportée au-delà du grand désert. (1)

Le Second Isaïe s’adressait donc à un peuple qui avait beaucoup souffert. Pour la génération née en exil, en particulier, le questionnement était encore plus intense: ne payait-elle pas pour les erreurs des générations précédentes ? Déjà cette idée avait été exprimée par un auteur qui avait vu la destruction de Jérusalem et dont le texte a été conservé dans le livre des Lamentations : Souviens-toi, Seigneur, de ce qui nous est arrivé... Nos pères ont péché: ils ne sont plus; et nous, nous portons leurs fautes. (2) Se pourrait-il, dans cette perspective, que le Serviteur soit une figure symbolique, une représentation littéraire du peuple entier ? Quelques indices peuvent en effet nous inciter à le croire.

D’abord, à quelques reprises dans les textes du Second Isaïe, c’est tout le peuple de Dieu qui est appelé "Serviteur": Et toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j’ai choisi (3) ; Souviens-toi de cela, Jacob, et toi Israël, car tu es mon serviteur ... (4) ; Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus... C’est à cause de mon serviteur Jacob et d’Israël mon élu que je t’ai appelé par ton nom ... (5)

Cependant, rien n’aurait empêché l’auteur d’employer le mot "serviteur" à la fois pour désigner le peuple et pour désigner une personne. Heureusement, il y a un indice encore plus fort.


Le Serviteur-Israël et la Mère-Jérusalem

Dans une section où il parle de Jérusalem comme de la mère de son peuple et où il parle d’elle comme si c’était une véritable personne, le prophète déclare: Ainsi parle le Seigneur:... Oui, c’est pour vos fautes que vous avez été vendus, c’est pour vos crimes que j’ai répudié votre mère. (6) Cette fois, la catastrophe qui s’est abattue sur Jérusalem est décrite comme un divorce. Il faut noter ici les mots fautes et crimes qui reviennent rarement ensemble dans le Second Isaïe. Or, on retrouve les mêmes mots un peu plus loin, alors qu’il est question du Serviteur: "Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. (7)

Le parallèle entre les deux figures, celle d’Israël-Serviteur et celle de Jérusalem-Mère, revient plusieurs fois dans le lire: il ne peut pas être l’effet du hasard. Comme il est évident que Jérusalem-Mère n’est pas une personne mais une représentation symbolique, il faut conclure que le prophète a choisi de se représenter le peuple souffrant par deux figures, l’une masculine et l’autre féminine. (8) C’est seulement à cause de l’identification de ce Serviteur avec Jésus dans le Nouveau Testament que la tradition a eu tendance à négliger l’image féminine de Jérusalem au profit de celle du Serviteur.

La souffrance du Serviteur, la souffrance de Jérusalem, c’était celle de tout ce peuple au destin tragique, de cette génération exilée qui essayait, après coup, de donner un sens au malheur qui l’avait frappée: Israël s’était détourné de son Seigneur, avait oublié son Alliance et fait la sourde oreille à sa Parole et cela l’avait conduit au désastre. Dans les mots du Deutéronome (9) , suivre le Seigneur et vivre selon sa Loi mène à la vie et au bonheur, s’en détourner mène à la mort et au malheur. Au temps du Second Isaïe, l’histoire récente en était une douloureuse illustration.

Aujourd’hui comme autrefois, fermer son coeur à Dieu, oublier sa Parole, c’est museler les prophètes et étouffer l’Évangile, c’est laisser régner l’injustice et encourager le mensonge, c’est récompenser l’exploitation par la richesse et la tricherie par le pouvoir. Une société ainsi menée court à la catastrophe. Et le Serviteur souffrant est là, tout autour de nous, transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes.

Bertrand Ouellet
printemps 1993

Notes

(1) Les ruines de Babylone sont en Iraq, à quelques dizaines de kilomètres de Bagdad.

(2) Lamentations, chapitre 5, versets 1 et 7.

(3) Livre d’Isaïe, chapitre 41, verset 8. Dans la tradition de Genèse 32,29 , les noms de Jacob et d’Israël désignent la même personne, l’ancêtre du peuple qui se désignait lui-même des mêmes noms.

(4) Isaïe 44,21.

(5) Isaïe 45,4.

(6) Isaïe 50,1.

(7) Isaïe 53,5. Le retour des mots fautes et crimes n’est pas un effet de la traduction: il est aisément observable dans l’original hébreu. D’autres indices littéraires, plus techniques, viennent d’ailleurs accentuer le parallélisme entre le Serviteur-Israël et la Mère-Jérusalem.

(8) Pour un traitement détaillé de cette question, voir mon étude Parallélisme structurel "Fille de Sion / Serviteur de Yahvé" en Isaïe 49-54 et kérygme du corpus deutéro-isaïen.

(9) Voir par exemple Deutéronome, chapitre 30, versets 15-20.

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