Et vous, qui dites-vous que je suis ?
Annoncer Jésus-Christ après le tsunami Da Vinci
par Bertrand Ouellet
Le Festival de Cannes souvrira cette année avec la première mondiale du nouveau film de Ron Howard, The Da Vinci Code, lequel prendra ensuite laffiche dans le monde entier. Le succès phénoménal du roman du même titre et les ressources considérables investies dans la production laissent présager que le film fera un malheur au box-office, dautant plus quil bénéficiera du talent et de la notoriété de sa distribution internationale. Y seront en effet en vedette lAméricain Tom Hanks, deux fois récipiendaire de lOscar du meilleur acteur (en 1993, pour Philadelphia, et en 1994 pour Forrest Gump), les Français Audrey Tautou (Le Fabuleux Destin dAmélie Poulain) et Jean Reno, et le Britannique Sir Ian McKellen (le Gandalf du Lord of the Rings de Peter Jackson). On peut donc sattendre à ce que ce soit, tant pour le public que pour la critique, un bon film.
Notre propos, ici, ne sera pas de faire la critique du film. Ce texte est écrit avant sa sortie. Lenjeu est ailleurs. Le film portera à lécran un roman qui a déjà profondément marqué limaginaire mondial. Sil navait rejoint que le public des habitués des polars et des thrillers, on nen parlerait guère. Mais il a déjà été lu par des dizaines de millions de personnes. Quon ladule, quon lexècre ou quil laisse indifférent, Dan Brown est maintenant un incontournable de la littérature grand public. Son livre a déclenché un véritable tsunami culturel dont les effets se feront sentir longtemps.
Certains portent lauteur aux nues, criant au génie; dautres le trouvent médiocre et crient à limposture. Pour les uns, le livre est un modèle du genre; pour les autres, cest un de ces ouvrages quon lit en train ou sur la plage, et dont on se débarrasse sitôt après. Les amateurs douvrages dinspiration ésotérique croient reconnaître en Dan Brown un des leurs, comme aussi le public fasciné par les théories de conspirations impliquant de grandes institutions mondiales. Mais il nest pas rare que là où les médias encensent Brown, des historiens et des théologiens laccusent dincompétence ou dignorance crasse.
I- Le roman et ses sources
The Da Vinci Code ratisse large et puise à bien des sources, incluant lhistoire des Templiers, les légendes du Graal et diverses réécritures récentes de la genèse et du développement du christianisme, de source gnostique ou néo-païenne par exemple. Les thèses qui font le succès du roman ne sont pas neuves et ne viennent pas de Dan Brown. La nouveauté réside dans leur très large diffusion et laccueil très favorable qui leur est fait.
De nombreux chrétiens, et en particulier des catholiques, se sentent directement interpellés par les idées ainsi popularisées par le Code Da Vinci. Beaucoup navaient jamais entendu parler de toute cette littérature à sensation qui, depuis longtemps, présente des versions multiples, souvent contradictoires et parfois loufoques, de lhistoire de Jésus, des origines chrétiennes et du rôle de lÉglise au cours des siècles. Mais tout cela prend une autre dimension quand ce sont des proches qui lisent le roman et en concluent que lÉvangile et le Credo sont des supercheries et que lÉglise a soigneusement caché la vérité par la fraude, les manipulations et toutes sortes dexactions et de violences.
Certes, ce nest pas nouveau quon sen prenne à la foi chrétienne ou quon diffame lÉglise. Les controverses et les attaques nont pas manqué en deux mille ans dhistoire. Mais peu ont eu lampleur de la vague déferlante actuelle. Il sagit dun phénomène de masse dans une culture de médias de masse.
1. Deux romans jumeaux
The Da Vinci Code, paru en 2003, est le quatrième roman de Dan Brown, après Digital Fortress (1998), Angels & Demons (2000) et Deception Point (2001).
Angels & Demons et The Da Vinci Code vont ensemble. Les deux romans ont le même personnage principal ainsi que la même trame et le deuxième fait plusieurs fois référence au premier. Ça commence chaque fois par un coup de téléphone nocturne, réveillant le personnage principal pour quil aide à résoudre un meurtre mystérieux. Débute alors une course à lassassin qui devient une poursuite échevelée à travers plusieurs villes dEurope. De fait, pour qui lit les deux romans à la suite, limpression de déjà-vu (ou de déjà-lu) est très forte. Dan Brown a pour ainsi dire repris la même recette, en changeant certains ingrédients.
1.1 Le roman précurseur: Angels & Demons
Dans le premier livre, Angels & Demons, laventure prend les allures dune folle équipée où les péripéties rocambolesques se succèdent en défiant toute vraisemblance. Réveillé en pleine nuit, le professeur Robert Langdon, spécialiste des symboles ésotériques et religieux, prend illico un avion hypersonique pour aller de Boston à Genève et se rendre sur la scène du crime. De là, il senvole pour Rome où, en quelques heures, il visite la nécropole sous la basilique Saint-Pierre, fouille dans les archives secrètes du Vatican, où il découvre un message écrit par Galilée lui-même, survit aux traquenards dun assassin quil poursuit dans plusieurs églises romaines en passant par les appartements pontificaux, le Panthéon et le Castel SantAngelo, survole Rome en hélicoptère et en saute sans parachute juste avant quune explosion nucléaire survienne dans le ciel de la Ville Éternelle, laquelle sen sort toutefois sans grand dommage. Robert Langdon apparaît comme un croisement dIndiana Jones et de James Bond capable de prouesses dignes dun héros de bandes dessinées.
Sajoutent les meurtres sadiques des quatre cardinaux pressentis pour la papauté (lhistoire se déroule le premier jour dun conclave), meurtres commandés par le camerlingue lui-même (qui nest pas cardinal) dont on apprend finalement quil est le fils naturel du pape défunt par insémination artificielle, sa mère étant une religieuse qui avait formé avec le futur pontife, précise lauteur, un couple chaste.
Au coeur de cette intrigue abracadabrante se situe le vol dans un centre de recherche nucléaire de Genève dune parcelle dantimatière. Transportée à Rome par le voleur et dabord cachée dans la nécropole vaticane, elle explosera finalement dans le ciel romain. On apprend finalement que le voleur, qui est aussi le tueur à gages, agissait sous les ordres du camerlingue, lequel comptait utiliser cette explosion pour effrayer lhumanité et assurer ainsi le triomphe de lÉglise sur les menaces de la science.
Angels & Demons peut sans doute plaire aux amateurs du genre, mais na pas ce quil faut pour devenir par lui-même un best-seller. Sil a été autant traduit et réédité, cest évidemment après le succès mondial démesuré de la seconde aventure de Robert Langdon, parue trois ans plus tard, The Da Vinci Code.
1.2 Un canevas, deux romans
La comparaison entre les deux romans, qui se composent chacun de plus dune centaine de courts chapitres, fait ressortir leur grande ressemblance. De fait, il est même possible de rédiger un synopsis qui convient aux deux. Il suffit ensuite dinsérer aux bons endroits les éléments appropriés pour obtenir le résumé de lun ou lautre roman. Sachant que cest le deuxième, et non le premier, qui a connu un succès planétaire, il peut être utile de mettre ainsi en évidence leurs différences pour aider à comprendre, justement, les raisons de ce succès. Cest la piste que nous suivrons maintenant.
Voici donc le canevas qui a servi aux deux romans, suivi de la liste des ingrédients qui les distinguent. Il suffit de les insérer aux endroits marqués par des lettres entre parenthèses pour obtenir soit Angels & Demons soit The Da Vinci Code.
i. Le canevas
Robert Langdon, une sommité internationale, est professeur de symbologie à lUniversité Harvard. Une nuit, il est réveillé par la sonnerie du téléphone. On a besoin de lui pour résoudre lénigme dun meurtre survenu dans une prestigieuse institution européenne (A). On a en effet trouvé des codes et symboles mystérieux sur la scène du crime, dont la victime est un grand savant (B). Langdon y reconnaît la signature dune société secrète établie depuis des siècles (C) et dont auraient été membres dillustres personnages (D). Il sallie avec une belle jeune femme rencontrée sur les lieux, elle-même très qualifiée dans le domaine (E), pour mener lenquête en suivant les indices cachés dans diverses oeuvres dart et darchitecture, dont celles de grands maîtres (F).
Débute alors une course effrénée qui entraîne le lecteur dans plusieurs églises et lieux historiques dEurope (G), en passant par les voûtes bien gardées dune institution renommée (H) où se trouve un indice essentiel (I). Lassassin que Langdon et son acolyte poursuivent et qui les prendra aussi en chasse obéit à un haut dignitaire de lÉglise catholique (J) qui veut empêcher que soient rendues publiques certaines révélations explosives (K). On découvre à la fin que la personne qui a tout orchestré (L), y compris les meurtres, est déjà connue du lecteur, car, avec une parfaite duplicité, elle sest jointe à lenquête de Langdon en cours de route. Le tout se conclut avec le début dune aventure sentimentale entre Langdon et sa jolie partenaire...
ii. Les ingrédients
Angels & Demons
A: Le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire), à Genève.
B: Un physicien nucléaire qui est aussi prêtre catholique.
C: Les Illuminati.
D: Dont Galilée et Bernini.
E: La fille adoptive de la victime, Vittoria, physicienne nucléaire.
F: Raphaël, principalement.
G: À Rome: le Vatican, de la nécropole à la chapelle Sixtine; le Panthéon, les églises Santa Maria del Popolo, Santa Maria della Vittoria, la Piazza Navona, le Castel SantAngelo...
H: Les archives secrètes du Vatican.
I: Un manuscrit de Galilée contenant des indications sur le lieu de réunion des Illuminati à Rome.
J: Le camerlingue.
K: Lexplication scientifique de Dieu et de la création.
L: Le camerlingue lui-même.
The Da Vinci Code
A: Le Musée du Louvre, à Paris.
B: Le conservateur du Louvre.
C: Le Prieuré de Sion.
D: Dont Newton et Leonard de Vinci.
E: La petite-fille de la victime, Sophie, policière et cryptologiste.
F: Léonard de Vinci, principalement.
G: À Paris et aux environs: le Louvre, léglise St-Sulpice, le château Villette; à Londres: la Temple Church et lAbbaye de Westminster; en Écosse: la chapelle Rosslyn...
H: Les voûtes dune banque suisse.
I: Un coffret, préparé par le Grand Maître du Prieuré de Sion, contenant des indications sur le lieu où a été caché le Saint Graal.
J: Le prélat de lOpus Dei.
K: La vérité cachée sur Jésus et les origines de lÉglise.
L: Le spécialiste du Graal consulté par Langdon, Sir Leigh Teabing.
1.3 La clé du succès du Code Da Vinci
Avec ces deux romans, on peut donc parler de variations sur un même thème. Et à nen pas douter, ce qui a fait du deuxième du Code Da Vinci un si grand succès, cest ce qui le distingue de Angels & Demons, ce sont les secrets quil prétend dévoiler.
The Da Vinci Code veut sinscrire dans la longue lignée des histoires de recherches du Saint-Graal. Dans la version traditionnelle, qui remonte au roman Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (v. 1135-1180), le Graal est la coupe qua utilisée le Christ à la dernière Cène. Joseph dArimathie y aurait aussi recueilli le sang jailli du côté du Seigneur à la croix. La Quête du Graal par Perceval et les chevaliers de la Table Ronde a inspiré de nombreuses oeuvres dès le Moyen Âge et le filon na cessé dêtre exploité depuis: quon pense à lopéra Parsifal de Richard Wagner, créé en 1882, ou au film Indiana Jones and the Last Crusade de Steven Spielberg (1989) où Indy trouve le Graal pour le reperdre aussitôt car, bien sûr, la Quête ne cessera jamais.
Dans le Code Da Vinci, la légende est réinterprétée: le Graal serait tout autre chose quune coupe. Le secret de sa véritable nature serait si dangereux pour la doctrine et le pouvoir de lÉglise que celle-ci aurait employé tous les moyens possibles, tout au long de son histoire, pour empêcher quil ne soit divulgué.
Dan Brown noue lintrigue autour du prélat de lOpus Dei qui croit agir pour protéger loeuvre quil dirige. En effet, le conclave qui se déroule pendant le premier roman avait élu un pape qualifié de libéral. Or, on apprend maintenant que le nouveau pontife désapprouve lOpus Dei et quil lui a donné six mois pour se détacher complètement de lÉglise catholique et devenir une organisation chrétienne indépendante, une autre Église. Le prélat sengage alors dans laventure de la recherche du Graal, croyant que la possession de ce secret lui donnerait suffisamment de pouvoir pour forcer la main du Vatican et faire renverser la décision. Cela peut paraître farfelu à qui connaît un tant soit peu lÉglise et ses institutions, mais de toute évidence le public lecteur ny voit rien à redire.
Le fameux secret est révélé au lecteur, tout au long du livre, car deux des personnages principaux, Robert Langdon et Leigh Teabing, le connaissent déjà: ils ne cessent de discourir sur le sujet pour révéler à leur compagne toute la vérité sur lÉglise et sur Jésus, telle que lauraient mise à jour les plus grands spécialistes de notre temps. On en trouve les grandes lignes dans la conversation qui se déroule aux chapitres 55, 56, 58 et 60.
Le Graal serait en fait le sein de Marie-Madeleine qui aurait contenu le sang du Christ, à savoir sa descendance, et cette descendance serait toujours à loeuvre aujourdhui, par lentremise dune société secrète, le Prieuré de Sion. Les Templiers en auraient rapporté la preuve, au retour des croisades, et lauraient cachée quelque part en France. Cest cette preuve que les uns et les autres recherchent. Il sagirait de quatre énormes caisses contenant des milliers de pages de documents datant des débuts du christianisme, incluant un livre résumant lenseignement véritable du Christ, écrit par Jésus lui-même. À la suite de lempereur Constantin, qui aurait pris linitiative de déifier Jésus et supprimé toute preuve du contraire, lÉglise aurait par la suite systématiquement déformé la vérité et propagé une doctrine inventée de toutes pièces pour asseoir son pouvoir et sa domination.
Dan Brown nest pas lauteur de cette théorie qui lui vaut un si grand succès. Il ninvente pas les thèses quil avance sur Jésus, Marie-Madeleine, Constantin, le Graal, les Templiers et lhistoire de lÉglise, il les puise ailleurs. Lexamen des sources quil a utilisées et quil identifie lui-même dans le roman permet de situer lorigine de leffet Code Da Vinci dans des courants didées préexistants.
2. Les sources du Code Da Vinci
2.1 La source principale: The Holy Blood and the Holy Grail
Lun des livres mentionnés explicitement par Brown dans le roman (au chapitre 60) est sa source principale: The Holy Blood and the Holy Grail, de Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, dabord publié à Londres en 1982. Cest ce livre qui est à lorigine du procès pour plagiat récemment intenté contre lauteur du Code Da Vinci en Grande-Bretagne. Dan Brown sest dailleurs servi du patronyme de deux de ces auteurs pour forger le nom dun de ses personnages, Sir Leigh Teabing (Teabing étant un anagramme de Baigent).
The Holy Blood and the Holy Grail est un ouvrage volumineux qui se présente comme une enquête. Tout commence avec les rumeurs circulant au sujet dun certain abbé Béranger Saunière, curé du village de Rennes-le-Château, dans le sud-ouest de la France, à la fin du XIXe siècle. (Les lecteurs du Code Da Vinci auront reconnu le nom de Saunière, qui est celui du conservateur du Louvre assassiné au début du roman.) Sétant mystérieusement enrichi alors quil occupait une bien pauvre cure, labbé Saunière est devenu un personnage de légende. Les rumeurs de village ont finalement été réunies en 1967 dans le livre de Gérard de Sède, LOr de Rennes ou la Vie insolite de Béranger Saunière. Aujourdhui, on trouve sur Internet nombre de pages sur Rennes-le-Château et son mystère.
Sur cette base, The Holy Blood and the Holy Grail construit hypothèses sur hypothèses et élabore une théorie alambiquée à laquelle Dan Brown salimente sans réserve : Labbé Saunière aurait trouvé, dans un pilier de son église, des documents rapportés des croisades par les Templiers. Ces documents établissaient la vérité au sujet de Jésus. Celui-ci était vraiment de famille royale, descendant de David, et les Romains lavaient identifié comme tel. Cest pourquoi ils lont finalement exécuté comme prétendant au trône. Lépouse de Jésus, Marie-Madeleine, était dune autre souche royale, la maison de Benjamin, à laquelle Jérusalem appartenait autrefois. Ensemble, ils ont fondé une nouvelle dynastie, la fête de leur mariage étant connue sous le nom de noces de Cana. Un de leurs enfants était Jésus Barabbas, celui-là même que la foule a préféré à Jésus devant Pilate, histoire de sauver la dynastie royale. Marie-Madeleine était la soeur de Lazare, de Béthanie, qui est celui que le quatrième évangile appelle le disciple bien-aimé. Le récit de sa résurrection par Jésus est en fait celui dun rite initiatique symbolisant une mort-résurrection. Dailleurs, avant de rencontrer Jésus, Marie-Madeleine avait été associée à un culte de la déesse-mère Ishtar qui comprenait une initiation en sept étapes: ce sont les sept démons dont Jésus lavait libérée...
Et cetera, et cetera... Ça continue ainsi pendant des pages et des pages. Aucune preuve, aucune justification. Un si nattend pas lautre et ils senchaînent pour devenir, quelques pages plus loin, des faits établis sur lesquels on fonde de nouvelles hypothèses: Marie-Madeleine se serait réfugiée à lautre bout de lempire romain, dans le sud de la Gaule, où sa lignée sest perpétuée. Clovis et les rois mérovingiens étaient les descendants de Jésus et leur dynastie, écartée du pouvoir, a agi en secret tout au long de lhistoire européenne, notamment par les Templiers et les Grands Maîtres du Prieuré de Sion, rêvant dune Europe unie sous une couronne unique jouissant du prestige et de lautorité du Christ lui-même... On comprend dès lors le sens du titre du livre, THE HOLY BLOOD AND THE HOLY GRAIL. Le légendaire Saint-Graal (Holy Grail), la coupe tant recherchée par les chevaliers légendaires du cycle de la Table Ronde et qui aurait reçu le sang du Christ à la Cène puis à la Croix, nétait pas ce quon pensait. Saint-Graal est une déformation de Sang-real, cest-à-dire Sang royal. Le Graal, cétait Marie-Madeleine elle-même, qui a porté en son sein la lignée royale du Christ.
Ce genre de théories est typique dune certaine littérature ésotérique qui a depuis longtemps ses adeptes. Bien sûr, société de consommation oblige, les titres du genre se multiplient allègrement depuis le succès du Code Da Vinci. Michael Baigent (un des trois auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail ) vient dailleurs den publier un nouveau tome, The Jesus Papers - Exposing the Greatest Cover-Up in History (HarperSanFrancisco, 2006) où il développe la thèse déjà avancée dans le livre de 1982 et selon laquelle la crucifixion de Jésus aurait été une fausse exécution, une mise en scène élaborée avec la complicité de Pilate et à laquelle Jésus aurait survécu.
Ce qui est nouveau avec le Code Da Vinci, cest que ce genre didées et de théories sortent de la marginalité et entrent résolument dans la culture de masse et la conscience populaire. The Da Vinci Code est un roman, bien sûr, mais son auteur assure quil sest inspiré de recherches sérieuses auxquelles il renvoie explicitement. Il na pas repris tous les détails des élaborations de Baigent, Leigh et Lincoln, mais tous les lecteurs de son roman en auront reconnu les grandes lignes. Et ce quen retiennent la majorité des gens tient à une affirmation lapidaire: LÉglise nous a caché la vérité sur Jésus: il était marié à Marie-Madeleine avec qui il a eu une descendance.
En 1996, dans lintroduction dune réédition de leur livre de 1982, les auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail constatent que nombre déléments de leur théorie ont déjà été repris par dautres dans des écrits de fiction. Et ils citent les noms des romanciers Anthony Burgess et Umberto Eco qui auraient dit que leur oeuvre contenait tout ce quil fallait pour écrire un roman. Eco aurait même décrit dans quelle direction ce roman de lavenir devrait aller. On se prend à supposer que Dan Brown est passé par là et y a trouvé lidée décrire une suite à Angels & Demons ...
2.2 Gnose, ésotérisme, réécriture de lhistoire, etc.
Dan Brown utilise aussi plusieurs autres sources. Au chapitre 60, il en fait figurer trois dans la bibliothèque de Sir Leigh Teabing, toutes publiées après The Holy Blood and the Holy Grail .
La première source qui est nommée est:
- The Templar Revelation: Secret Guardians of the True Identity of Christ.
Il est facile den identifier les auteurs (que Brown ne nomme pas). Il sagit de Lynn Picknett and Clive Prince qui ont publié ce livre en 1997. Pour qui ne les connaît pas, il est éclairant de savoir quils ont par la suite publié The Stargate Conspiracy. The truth About Extraterrestrial Life and the Mysteries of Ancient Egypt (New York, Berkeley Books, 2001). Leurs livres appartiennent à la famille des théories de conspiration et, comme on le voit, ils ont des champs dintérêt très étendus, allant des extraterrestres aux Templiers, de lÉgypte ancienne au Christ. Cela donne une idée de la nature de la recherche et de la valeur des sources de Dan Brown.
Les deux autres titres qui sont expressément nommés dans Le Code Da Vinci, toujours au chapitre 60, sont deux livres de Margaret Starbird publiés respectivement en 1993 et 1998, cest-à-dire bien après The Holy Blood and the Holy Grail dont ils peuvent donc dépendre. On y reconnaît les thèmes de la Déesse et du Féminin sacré qui sont si importants dans le roman de Brown:
- The Woman with the Alabaster Jar: Mary Magdalene and the Holy Grail (1993);
- The Goddess in the Gospels: Reclaiming the Sacred Feminine (1998).
On a aussi décelé dans The Da Vinci Code linfluence des livres dElaine Pagels, une spécialiste de la littérature gnostique de Nag Hammadi. Outre ses travaux scientifiques, elle a publié des ouvrages de vulgarisation où lhistoire des origines chrétiennes est revue et corrigée dans la perspective de certains courants radicaux du mouvement féministe:
- Adam, Eve and the Serpent, New York, Random House, 1988.
- The Gnostic Gospels, New York, Vintage Books, 1989. (1ère édition: 1979)
Ces sources diverses ont fourni plusieurs des idées maîtresses du Code Da Vinci, notamment celles-ci:
- LÉglise que nous connaissons est lÉglise de Pierre. Ce nest pas celle que Jésus a voulue. Cest lÉglise de Pierre qui a composé les évangiles officiels et supprimé tous les autres écrits qui ne correspondaient pas à sa vision des choses. Heureusement, quelques-uns ont été retrouvés. Ces écrits gnostiques que lÉglise disqualifie en les qualifiant dapocryphes sont des sources plus sûres que le Nouveau Testament pour connaître la vérité sur Jésus et les origines de lÉglise.
- Cest à Marie-Madeleine que Jésus avait confié son Église et non à Pierre. Il accordait une grande importance au Féminin Sacré et à la Déesse-Mère que connaissait la religion première de son peuple. Pierre a supplanté Marie-Madeleine. Son Église a imposé une religion patriarcale et opprimé les femmes.
- Jésus nétait pas Dieu pour ses premiers disciples et ne sest pas présenté comme tel. Cest lempereur Constantin, au 4e siècle, qui a manipulé lÉglise pour le diviniser et réécrire la Bible, pour ainsi créer la religion dont il avait besoin pour contrôler son empire.
- Tout au long de lhistoire, lÉglise a usé de tous les moyens pour imposer sa doctrine et son pouvoir, écrasant tous ceux et celles qui essayaient de faire connaître la vérité.
Les rayons Ésotérisme et Nouvel Âge des librairies offrent un large éventail de titres qui développent des idées apparentées. Il existe depuis longtemps un public qui en est friand. Le roman de Dan Brown a pour ainsi dire canalisé toutes ces sources pour en faire un grand fleuve auquel sabreuve maintenant tout un courant de la culture de masse.
2.3 Conclusion: ce nest pas juste un roman.
Devant les réactions négatives qui sexpriment ici et là dans les milieux chrétiens, certains sétonnent et répliquent: Cest juste un roman! On ferait trop de cas, à leur avis, de ce qui nest finalement quune oeuvre de fiction.
Cependant, la comparaison des deux romans Angels & Demons et The Da Vinci Code et lexamen des sources utilisées par lauteur suggèrent quil en est autrement. En effet, si on peut sans doute balayer du revers de la main le premier tome en disant Cest juste un roman!, on ne peut le faire du deuxième, car ce nest pas juste le roman qui est la cause de toute cette effervescence, mais bien les thèses quil a portées à la connaissance du grand public.
The Da Vinci Code nest pas juste un roman. Cest un déclencheur. Un catalyseur. Un révélateur. Ce qui fait son succès, ce qui restera après ce véritable tsunami culturel, ne vient pas du roman mais de ses sources: ces théories, ces idées, ces thèses qui couvaient dans toute une littérature marginale gnostique, ésotérique, théosophique, occultiste, etc. et qui, grâce au Code Da Vinci, ont fait irruption dans la culture de masse. Des dizaines de millions de lecteurs en ont pris connaissance, qui nauraient jamais lu les ouvrages doù elles viennent.
Or ces théories, ces idées, ces thèses plaisent. Un public lecteur considérable les a accueillies avec enthousiasme et les a fait siennes. Un point tournant a été dépassé, un point de non-retour. On ne pourra pas revenir à la case départ. On ne reviendra pas à lavant Code Da Vinci. La boîte de Pandore a été ouverte, il est vain de vouloir la refermer quand tout ce quelle contenait sest répandu aux quatre coins du monde.
Avec la sortie prochaine du film, on parlera encore beaucoup du Code Da Vinci. Mais la mode en passera sans doute. Leffet, cependant, se fera sentir très longtemps. On peut penser que la génération actuelle en restera marquée. On ne pourra plus parler du Christ, de lÉglise, des évangiles, des apôtres de Jésus, des femmes qui laccompagnaient, du Credo, etc., sans être confronté aux séquelles de la vague déferlante Da Vinci. Des millions de personnes se rappelleront avoir lu, dans le roman, que presque tout ce que nos pères nous ont dit du Christ était faux (cf chapitre 55).
Aussi, la question la plus importante nest peut-être pas de savoir comment répondre au Code Da Vinci, comment réfuter les innombrables faussetés, demi-vérités et affirmations sans fondement quil contient; comment expliquer ce que sont la gnose, les apocryphes, les institutions de lÉglise, les conciles; comment rétablir les faits et la vérité de lhistoire... Nombreux déjà sont les articles, livres, sites Web, documentaires et émissions qui le font et leur impact est modeste, au mieux.
Il ne sagit pas seulement, non plus, de préparer un plan de communication pour le temps que durera le succès commercial et médiatique du livre et du film.
Non. Nous entrons dans un nouveau chantier.
La vraie question est de savoir quel ajustement pastoral, catéchétique et missionnaire sera nécessaire pour parler à tout ce monde qui a aimé et accueilli les idées véhiculées par le roman de Dan Brown. Autrement dit, comment annoncer Jésus-Christ après le tsunami Da Vinci.
II- Le succès du Code Da Vinci:
un signe des temps
Pourquoi ce roman connaît-il un tel succès? Quest-ce que cela veut dire? Quest-ce que cela nous révèle des aspirations et des préoccupations de nos contemporains? Quest-ce que cela nous apprend des sensibilités et des questionnements religieux actuels? Au fond, ce nest pas tellement loeuvre de Dan Brown elle-même qui doit être considérée avec soin, mais lengouement quelle suscite. Cest cet accueil enthousiaste par un vaste public qui est pour nous un signe des temps à interpréter.
Le succès du Code Da Vinci nest évidemment pas un phénomène monolithique et il serait bien téméraire de chercher à lexpliquer de façon univoque. Et puis, il y a lautre côté de la médaille. Notre monde est rarement unanime et les clivages sont sérieux, profonds et durables. Le Code Da Vinci na pas que des admirateurs, même sils sont bien nombreux. Les gens qui courront voir le film ne seront certainement pas les mêmes qui, il y a deux ans, ont applaudi The Passion of the Christ, de Mel Gibson, et lont hissé parmi les cinq plus grands succès du box-office, avec des revenus accumulés de plus de six cents millions de dollars américains. Il y a des gens qui sont troublés par le Code Da Vinci. Il y en a qui sont peinés, blessés. Et il y en a dautres qui crient au blasphème ou appellent au boycott.
Si le succès immense du Code Da Vinci est pour nous un signe des temps à interpréter, que nous apprend-il donc? Lanalyse du phénomène et la réflexion pastorale devront sans doute continuer longtemps, mais on peut dores et déjà ouvrir quelques pistes.
1. Interpellations pastorales
Première leçon que nous connaissions déjà, de fait, mais qui nous est révélée ici dans une lumière particulièrement crue : nous constatons une méconnaissance généralisée, voire une ignorance abyssale, de lhistoire et de la religion. Lune et lautre sont souvent réduites à des simplifications puériles ou à des caricatures navrantes. Que les théories les plus farfelues, intégrées à un roman, puissent être si facilement acclamées tant par la critique que par le public a de quoi laisser pantois un observateur informé.
Même en admettant lignorance des questions religieuses comme inévitable dans une société sécularisée, on aurait pu imaginer quen cette ère de science et de technologie un peu de la méthode scientifique soit passée dans la culture générale: vérification des sources, de la logique dun raisonnement, de la nature des preuves, etc. Mais non. On lobserve partout, même dans le traitement de linformation dans les médias populaires: on fait appel bien plus aux émotions quà la raison. On divertit plus quon informe. Au journal télévisé, lopinion dun passant, arrêté au hasard sur la rue, prend autant dimportance, sinon plus, que celle de lexpert interrogé en fin démission. Comment vous sentez-vous ? est devenu la première question de bien des reportages.
Les émotions déclenchées par le Code Da Vinci vont de ladulation à lindignation, de lamusement à la tristesse, de lindifférence à la colère. Là se situe un premier niveau dintervention pastorale.
1.1 Le Corps blessé
Il faut penser en premier lieu aux chrétiens peinés ou blessés, inquiétés ou troublés par le roman de Dan Brown. Beaucoup de catholiques voient avec grande tristesse comment lÉglise y est caricaturée, ridiculisée et calomniée. Ils entendent leurs proches, leurs amis louanger le roman et en souffrent dans le secret de leur coeur.
LÉglise est la famille de Dieu dans le monde, écrivait le pape Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est (au paragraphe 25b). Limage est très utile pour comprendre le lien et lattachement à lÉglise et la tristesse engendrée par laccueil enthousiaste qui est fait au Code Da Vinci. Quand la famille est attaquée, tous ses membres en souffrent. Quand lattaque est faite de mensonges et de calomnies relayés par un énorme dispositif publicitaire et médiatique, la blessure est dautant plus douloureuse. Heureux êtes-vous quand on vous insultera, quon vous persécutera, et quon dira faussement contre vous toute sorte dinfamie à cause de moi. disait Jésus (Mt 5, 11). Peu dentre nous sont préparés à voir cette béatitude se réaliser .
Il faut accueillir cette souffrance avec une grande sollicitude pastorale. Il faut en particulier être attentif aux plus petits, à ceux et celles dont la foi na ni les mots ni les connaissances pour répondre aux attaques. Quel désarroi chez eux, par exemple, si un de leurs pasteurs dit publiquement, à la radio ou à la télévision, quil est un amateur de polars et quil a bien aimé The Da Vinci Code, que cette lecture la détendu et que cest finalement un bon divertissement à ne pas trop prendre au sérieux parce quaprès tout, cest juste un roman.
Ce nest pas sans rappeler lantique controverse autour de la question des idolothytes, les viandes immolées aux idoles, à laquelle saint Paul consacre un long passage de sa première lettre aux Corinthiens (chapitres 8 à 10).
Dans la société romaine où évoluait la jeune Église, la viande vendue au marché et consommée dans bien des circonstances pouvait provenir danimaux immolés dans lun ou lautre des nombreux lieux de culte de la ville. Les chrétiens étaient divisés sur la question: pouvait-on manger de ces viandes sans être par le fait même associé au culte des idoles? Certains ny voyaient aucun inconvénient, soulignant que les idoles ne sont rien et que leur culte nest que rituel sans effet; dautres, au contraire, évitaient scrupuleusement den consommer, de peur de compromettre leur attachement au Christ et leur témoignage de foi. Saint Paul reconnaît, avec les membres plus avertis de la communauté, quobjectivement il ny a aucun mal à consommer cette viande: Ce nest pas un aliment, certes, qui nous rapprochera de Dieu. Si nous nen mangeons pas, nous navons rien de moins; si nous en mangeons, nous navons rien de plus. Autrement dit, ce nest pas grave, cest juste de la viande.
Mais, dit-il, attention aux plus petits! Paul continue et là cest le pasteur qui parle : Prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute. Si en effet quelquun te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple didoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles? Et ta science, alors, va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort! En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, cest contre le Christ que vous péchez. Cest pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère. (voir 1 Co 8, 7-13)
La même sensibilité pastorale simpose dans les circonstances présentes.
1.2 Au-delà des mots
À lautre extrême, il y a bien sûr ceux et celles qui ont été conquis par Le Code Da Vinci et qui sen font même les ardents promoteurs. Ils sont légion et ils feront le succès du film comme ils ont déjà fait la fortune de Dan Brown.
De ceux-là, il sen trouve qui fréquentent les communautés paroissiales, les mouvements ou les institutions catholiques; dautres, bien que plus distants, se réclament pourtant encore de lidentité catholique. Les raisons de leur intérêt pour le Code Da Vinci sont sans doute multiples et complexes et chacun a sa façon, en son for intérieur, de concilier cet intérêt avec ce quil a fait sien de la foi en Jésus-Christ.
Il y a là également matière à préoccupation pastorale. Les nombreux livres, sites Web et autres documents produits pour réfuter une par une les faussetés, demi-vérités et spéculations sans fondement du Code Da Vinci seront ici dune utilité bien relative. Ils serviront bien plus à rassurer les chrétiens inquiétés quà engager le dialogue avec les admirateurs de Dan Brown.
La réponse pastorale appropriée ne sera sans doute ni le débat contradictoire ni la joute verbale ni, à plus forte raison, un discours didactique ou magistral. Elle doit aller aux sources de lintérêt pour les prétendus secrets relayés par le roman, cest-à-dire aux expériences personnelles qui ont conduit à remettre en question ou à refuser lÉglise, sa doctrine et sa foi. La popularité du Code Da Vinci a germé et grandi dans un terreau dinsatisfactions et de blessures, de difficultés et de questions partagées par beaucoup, beaucoup de personnes de notre temps.
La réponse pastorale ne pourra donc être autre chose quune invitation, un accueil et une parole despérance qui ouvrent à lexpérience chrétienne véritable. Nest-ce pas sur le terrain de lexpérience religieuse, qui fait une large place à la sensibilité, aux aspirations et aux émotions, que bien des gens font la rencontre émerveillée du Seigneur vivant en son Église?
1.3 La force du récit
Une des meilleures façons de transmettre des idées est de les intégrer à un récit, à une histoire. Cétait vrai au temps dHomère. Cétait vrai au temps de Jésus, dont les paraboles sont des cas parfaits denseignements qui ne sont pas didactiques mais narratifs. Lhistoire de la littérature est jalonnée dexemples de réussite en ce sens.
Tout cela est dautant plus vrai dans la culture actuelle qui est souvent décrite comme une culture médiatique ou une culture de la communication. Limportance des téléromans et du cinéma comme vecteurs de valeurs et didées nest plus à démontrer. Comme on peut le lire dans le document de 1999 de lAssemblée des évêques du Québec, Annoncer lÉvangile dans la culture actuelle au Québec (pages 59-60): Parmi les modes majeurs de communication, il faut mettre à part le récit. On tient trop souvent pour identiques la foi chrétienne et une série de propositions dogmatiques qui contiendraient les vérités révélées. Pourtant, dans lAncien et le Nouveau Testament, la confession de foi sexprime selon une autre modalité: le récit. Il ne faut jamais oublier que les propositions dogmatiques ont un caractère dérivé puisquelles témoignent du passage du récit au concept. Lorsque lon remonte à lorigine du discours croyant, celui de la confession de foi, on retrouve des témoignages ou des récits. Le credo primitif (Dt 26, 4-10) est une confession sous forme de récit des bienfaits de Dieu.
Le succès populaire du roman The Da Vinci Code est une illustration éclatante du rôle majeur du récit dans la transmission des valeurs et des idées. Cest pourquoi on ne peut surtout pas en minimiser limportance en disant Cest juste un roman!. Au contraire. Il faut répliquer: Justement! Cest un roman! Cest dautant plus important que cest un roman!
Le cardinal Jean-Claude Turcotte soulignait limportance de la forme narrative dans une allocution au Conseil pontifical des communications sociales lors de sa réunion plénière de 2003: Témoigner et raconter. Voilà les deux principales formes que notre parole doit prendre si nous voulons être entendus et compris sur lagora médiatique. Jésus enseignait en paraboles; nous devons le faire avec les façons de raconter daujourdhui. Le cinéma, le théâtre, les séries télévisées les téléromans sont autant de lieux où, par le moyen de personnages et de situations, lesprit de lÉvangile peut être avantageusement communiqué. Il faut donc miser sur les auteurs, les acteurs et les producteurs qui partagent notre foi. Il faut les aider et les encourager. Il faut les associer à la mission de lÉglise. ( Voir: Texte complet de l'allocution )
2. Une Église en question
Si le succès du Code Da Vinci est un signe des temps à interpréter, il faut reconnaître quil est très révélateur dune grande méfiance à lendroit de lÉglise, dont on a une image bien négative.
Il est en effet difficile dignorer quune bonne partie de ce succès repose sur le fait que, dans le roman, lÉglise catholique est présentée sous un jour très sombre. Dan Brown connaît manifestement très peu et très mal lÉglise et son histoire. On nen finirait plus dénumérer les exemples patents de son ignorance. Mais on pourra discourir sans fin sur la grande injustice du portrait quil dresse, cela aura peu dinfluence sur la réalité: de toute évidence, beaucoup de gens aiment bien voir limage de lÉglise ainsi malmenée. De fait, un grand nombre dentre eux semblent penser que le portrait est fidèle. Si on a pu croire un temps, chez nous, à une sécularisation et à une déconfessionnalisation à lamiable, force est de reconnaître maintenant que plusieurs ne se satisferont pas den rester là: daucuns nauront de cesse que lÉglise ne soit discréditée et sa parole, disqualifiée.
2.1 Quest-ce que lÉglise ?
Église, que dis-tu de toi-même? La question posée autrefois aux Pères conciliaires de Vatican II et à laquelle le Concile avait répondu par la constitution Lumen Gentium est donc de nouveau à lavant-plan. Le défi actuel est dy répondre dans un monde souvent hostile, où beaucoup ont déjà leur idée faite sur la question une opinion négative et sans appel et où les mots de lÉglise ne sont plus compris. Même au sein de la communauté ecclésiale, plusieurs manifestent souvent leur malaise en distinguant une Église-Institution à laquelle ils sidentifient peu et ce malaise, déjà alimenté ces dernières années par plusieurs scandales et controverses, pourrait sintensifier avec leffet Code Da Vinci.
Le médium est le message, répète-t-on depuis McLuhan. Les moyens que lon prend pour communiquer sont la première parole que lon émet, avant même le premier mot. Il faut autant sinon plus montrer que dire. Or, comment montrer la nature profonde et essentielle de lÉglise? Comment communiquer lexpérience que nous faisons delle comme Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de lEsprit Saint? Comment exprimer ce qui est de lordre du Mystère quand ce qui est perçu est de lordre de la structure? Il y a fort à parier que les stratégies de communication et lexpertise du monde de la publicité ne sont pas dun grand secours à ce niveau car lÉglise, dans ce quelle a de plus fondamental, na pas grand-chose en commun avec un lobby, un groupe de pression ou une entreprise de communication. Or, cest seulement en la connaissant à ce niveau de profondeur quon peut voir au-delà de ses limites et de ses failles et découvrir ce que Lumen Gentium a appelé le sacrement de lunion intime avec Dieu et de lunité de tout le genre humain.
Le Code Da Vinci consolide dans lopinion publique une image négative, incomplète et bien déformée de lÉglise. Malheureusement, il formule ainsi lopinion qui sera peut-être désormais, comme par défaut, celle du plus grand nombre.
2.2 Voulez-vous partir, vous aussi?
LÉglise fictive du Code Da Vinci est à maintes reprises présentée comme déformant les faits ou mentant carrément pour arriver à ses fins. On en ressort avec limpression quau mieux la parole de lÉglise est suspecte. Lopinion publique accueille très facilement cette impression et lÉglise réelle devra en encaisser les effets. Il sera dautant plus facile de disqualifier sa parole quelle a souvent à sexprimer en allant à lencontre de courants dopinion dominants.
Cela ramène à lavant-plan lépineuse question du rapport foi et culture. Certains rêvent encore dune Église qui sinsérerait harmonieusement dans la société et dont le message, à défaut de faire consensus, serait reçu avec bienveillance. Nostalgiques, peut-être, dun temps où la foi, la langue et la patrie formaient un ensemble compact, ils verraient bien que lÉglise adapte son enseignement ou change telle position, telle doctrine de façon à être mieux reçue. Dautres, à lopposé, se résignent à prendre acte du divorce entre la foi et la culture dominante et se réclament plutôt du modèle dune Église prophétique qui doit parfois ramer à contre-courant et en subir les conséquences.
Être ouvertement catholique devient de plus en plus difficile. Ce le sera encore plus après le passage du tsunami Da Vinci. Déjà, bien des pratiquants en font une question de vie privée, dont on ne parle que peu en dehors du cercle des proches. Dautres prennent leurs distances, effrayés peut-être par une parole qui leur paraît inaccessible ou trop exigeante. À travers le monde et au long de lhistoire, bien des Églises locales ont fait la même expérience: quand prend fin une époque où régnaient lunanimité et le consensus, quand vient le temps du témoignage et parfois de la marginalisation ou même de la persécution, beaucoup préfèrent se fondre dans lanonymat de la foule. Qui sait? Cela se produira peut-être sous nos yeux parmi les foules qui se rendront prochainement voir Le Code Da Vinci au cinéma.
Saint Jean raconte quaprès le discours de Jésus à la synagogue de Capharnaüm, beaucoup de ses disciples, rebutés par son enseignement, sen allèrent et cessèrent de marcher avec lui. Ce fut un point tournant. Jésus dit aux Douze: Voulez-vous partir, vous aussi? Simon-Pierre lui répondit: Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. (Jean 6, 66-69).
Cette confession de Pierre nous conduit finalement au plus important.
3. Une foi à confesser
Ce nest ni nouveau ni rare que des oeuvres de fiction proposent des réinterprétations de la vie et de la personne de Jésus. Les premiers siècles de lère chrétienne en ont vu les premiers exemples. Des oeuvres plus récentes, on peut dire quelles sont parfois respectueuses, mais souvent iconoclastes; quelques-unes sont faites avec talent, dautres ne méritent pas lattention quon leur porte. Certaines sont au goût du jour et rapidement oubliées, dautres sinscrivent dans la mémoire. Il y a en a qui sinspirent de travaux de chercheurs réputés, mais dautres, comme Le Code Da Vinci, font flèche de tout bois et recherchent leffet plus que la substance.
3.1 Pour les gens, qui suis-je?
La musique, le cinéma, le théâtre ont vu plusieurs essais: de Jesus Christ Superstar (1971) à Jésus de Montréal (1989), de La Dernière Tentation du Christ (1988) à la pièce de théâtre Corpus Christi , de Terrence McNally, qui avait fait sensation et scandale à New York en 1998 en présentant Jésus et ses disciples comme un groupe dhomosexuels. Quelques romans récents ont frappé par la finesse de leur connaissance du sujet ou même par leur érudition. On pense, par exemple, au Manuscrit du Saint-Sépulcre, de Jacques Neirynck (1994) ou au volumineux et provocateur Gospel, de Wilton Barnhardt (1993), une course échevelée à travers le monde à la recherche du manuscrit de lévangile de Matthias. Aucun de ceux-là, bien sûr, na eu limpact médiatique et populaire du Code Da Vinci.
Le roman de Dan Brown répond aux requêtes pour un Jésus revu et corrigé au goût du jour, un Jésus qui ne bouscule rien et qui conforte une époque dans ses habitudes et ses options de vie. Un Jésus qui na plus rien du prophète dérangeant qui annonce le Règne de Dieu et appelle à la conversion, qui nest surtout pas le Verbe fait chair, Dieu fait homme. Lexpérience de foi dinnombrables témoins de tous les temps, saints et saintes qui ont vécu du feu de lÉvangile et de la rencontre du Ressuscité, est balayée: presque tout ce que nos pères nous ont dit du Christ était faux conclut Sir Teabing au chapitre 55.
Toutes ces opinions, des plus sommaires aux plus délirantes, sont en fait des réponses à la question qui ne cesse dêtre posée depuis que Jésus la formulée aux environs de Césarée-de-Philippe: Pour les gens, qui suis-je? Comme jadis devant la variété des réponses, la question est maintenant relancée aux disciples du Christ: Et vous, que dites-vous?
3.2 Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je?
Les auteurs dont Dan Brown a repris les théories parlent du Christ au passé. Les chrétiens parlent de lui au présent. Pour les uns, il sagit dun lointain personnage historique; pour les autres, cest le Seigneur bien-aimé, connu et rencontré dans la prière, lÉcriture sainte, les sacrements et la communauté. Les uns cherchent des codes et des secrets; les autres vivent et sémerveillent du Mystère toujours nouveau de lEmmanuel, Dieu-avec-nous.
Pour qui fonde sa vie sur sa relation avec le Christ, quelle tristesse que cet engouement pour Le Code Da Vinci! Cest avec consternation quon voit des millions de lecteurs accueillir avec plaisir un portrait défiguré du Seigneur. Et on reste interloqué quand dautres chrétiens ny voient rien à redire ou même sen amusent. Il ny a déquivalent que la peine ressentie quand un être aimé est ridiculisé, insulté ou calomnié.
Lannonce du Don de Dieu en Jésus-Christ ne peut être reçue que dans la liberté. Jean-Paul II le rappelait en 1990: Peut-on refuser le Christ et tout ce quil a apporté dans lhistoire de lhomme? Certainement oui. Lhomme est libre. Lhomme peut dire à Dieu: non. Lhomme peut dire au Christ: non. (Redemptoris Missio, no 7) Mais le succès du Code Da Vinci nous impose un constat: si les gens croient connaître le Christ et lÉglise à partir de ce quils trouvent dans ce roman, ils nont pas de quoi fonder une véritable réponse, positive ou négative, à lappel de Dieu.
Cest dire lurgence de la mission. Certes, les hommes pourront se sauver aussi par dautres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas lÉvangile; mais nous, pouvons-nous nous sauver si par négligence, par peur, par honte ce que saint Paul appelait rougir de lÉvangile ou par suite didées fausses nous omettons de lannoncer? (Paul VI, Evangelii Nuntiandi, no 80).
3.3 Le Graal na jamais été perdu
En 1982, les auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail ont réinterprété à leur façon les antiques légendes du Saint-Graal, en dénaturant complètement cette allégorie de la quête du salut en Christ. Dautres ont mis leur thèse à profit pour linsérer dans le mouvement de renaissance moderne des croyances et des cultes en lhonneur de la Grande Déesse.
Exploitant ce filon à son tour, Dan Brown conduit finalement le héros du Code Da Vinci jusquà la pyramide inversée du Louvre sous laquelle seraient enfouis les ossements de Marie Madeleine, terme et aboutissement de la Quête du Graal. Le roman se termine au moment où, dans une soudaine illumination, il croit entendre une voix de femme, sagesse des âges venant des entrailles de la terre. Il a trouvé la Déesse-Mère...
Cette finale conduira sans doute plus de visiteurs dans cette section du Louvre, mais ils y attendront en vain lillumination. Leur quête continue.
Les chrétiens, quant à eux, nont jamais perdu le véritable Graal, le seul qui compte. Ils entendent toujours la voix du Maître qui le leur présente: Prenez et buvez en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de lAlliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Et ils continuent de sapprocher, dans laction de grâces, de lautel où la Coupe leur est offerte.
Bertrand Ouellet
mai 2006
(Retour à la page d'accueil. )(Pour voir ce document en format pdf, veuillez cliquer ici. )