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“Et vous, qui dites-vous que je suis ?”

Annoncer Jésus-Christ après le tsunami Da Vinci


par Bertrand Ouellet



Le Festival de Cannes s’ouvrira cette année avec la première mondiale du nouveau film de Ron Howard, The Da Vinci Code, lequel prendra ensuite l’affiche dans le monde entier. Le succès phénoménal du roman du même titre et les ressources considérables investies dans la production laissent présager que le film fera un malheur au box-office, d’autant plus qu’il bénéficiera du talent et de la notoriété de sa distribution internationale. Y seront en effet en vedette l’Américain Tom Hanks, deux fois récipiendaire de l’Oscar du meilleur acteur (en 1993, pour Philadelphia, et en 1994 pour Forrest Gump), les Français Audrey Tautou (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain) et Jean Reno, et le Britannique Sir Ian McKellen (le Gandalf du Lord of the Rings de Peter Jackson). On peut donc s’attendre à ce que ce soit, tant pour le public que pour la critique, “un bon film”.

Notre propos, ici, ne sera pas de faire la critique du film. Ce texte est écrit avant sa sortie. L’enjeu est ailleurs. Le film portera à l’écran un roman qui a déjà profondément marqué l’imaginaire mondial. S’il n’avait rejoint que le public des habitués des polars et des thrillers, on n’en parlerait guère. Mais il a déjà été lu par des dizaines de millions de personnes. Qu’on l’adule, qu’on l’exècre ou qu’il laisse indifférent, Dan Brown est maintenant un incontournable de la littérature grand public. Son livre a déclenché un véritable tsunami culturel dont les effets se feront sentir longtemps.

Certains portent l’auteur aux nues, criant au génie; d’autres le trouvent médiocre et crient à l’imposture. Pour les uns, le livre est un modèle du genre; pour les autres, c’est un de ces ouvrages qu’on lit en train ou sur la plage, et dont on se débarrasse sitôt après. Les amateurs d’ouvrages d’inspiration ésotérique croient reconnaître en Dan Brown un des leurs, comme aussi le public fasciné par les théories de conspirations impliquant de grandes institutions mondiales. Mais il n’est pas rare que là où les médias encensent Brown, des historiens et des théologiens l’accusent d’incompétence ou d’ignorance crasse.


I- Le roman et ses sources


The Da Vinci Code ratisse large et puise à bien des sources, incluant l’histoire des Templiers, les légendes du Graal et diverses réécritures récentes de la genèse et du développement du christianisme, de source gnostique ou néo-païenne par exemple. Les thèses qui font le succès du roman ne sont pas neuves et ne viennent pas de Dan Brown. La nouveauté réside dans leur très large diffusion et l’accueil très favorable qui leur est fait.

De nombreux chrétiens, et en particulier des catholiques, se sentent directement interpellés par les idées ainsi popularisées par le Code Da Vinci. Beaucoup n’avaient jamais entendu parler de toute cette littérature à sensation qui, depuis longtemps, présente des versions multiples, souvent contradictoires et parfois loufoques, de l’histoire de Jésus, des origines chrétiennes et du rôle de l’Église au cours des siècles. Mais tout cela prend une autre dimension quand ce sont des proches qui lisent le roman et en concluent que l’Évangile et le Credo sont des supercheries et que l’Église a soigneusement caché la vérité par la fraude, les manipulations et toutes sortes d’exactions et de violences.

Certes, ce n’est pas nouveau qu’on s’en prenne à la foi chrétienne ou qu’on diffame l’Église. Les controverses et les attaques n’ont pas manqué en deux mille ans d’histoire. Mais peu ont eu l’ampleur de la vague déferlante actuelle. Il s’agit d’un phénomène de masse dans une culture de médias de masse.


1. Deux romans jumeaux


The Da Vinci Code, paru en 2003, est le quatrième roman de Dan Brown, après Digital Fortress (1998), Angels & Demons (2000) et Deception Point (2001).

Angels & Demons et The Da Vinci Code vont ensemble. Les deux romans ont le même personnage principal ainsi que la même trame et le deuxième fait plusieurs fois référence au premier. Ça commence chaque fois par un coup de téléphone nocturne, réveillant le personnage principal pour qu’il aide à résoudre un meurtre mystérieux. Débute alors une course à l’assassin qui devient une poursuite échevelée à travers plusieurs villes d’Europe. De fait, pour qui lit les deux romans à la suite, l’impression de déjà-vu (ou de “déjà-lu”) est très forte. Dan Brown a pour ainsi dire repris la même recette, en changeant certains ingrédients.


1.1 Le roman précurseur: Angels & Demons

Dans le premier livre, Angels & Demons, l’aventure prend les allures d’une folle équipée où les péripéties rocambolesques se succèdent en défiant toute vraisemblance. Réveillé en pleine nuit, le professeur Robert Langdon, spécialiste des symboles ésotériques et religieux, prend illico un avion hypersonique pour aller de Boston à Genève et se rendre sur la scène du crime. De là, il s’envole pour Rome où, en quelques heures, il visite la nécropole sous la basilique Saint-Pierre, fouille dans les archives secrètes du Vatican, où il découvre un message écrit par Galilée lui-même, survit aux traquenards d’un assassin qu’il poursuit dans plusieurs églises romaines en passant par les appartements pontificaux, le Panthéon et le Castel Sant’Angelo, survole Rome en hélicoptère et en saute sans parachute juste avant qu’une explosion nucléaire survienne dans le ciel de la Ville Éternelle, laquelle s’en sort toutefois sans grand dommage. Robert Langdon apparaît comme un croisement d’Indiana Jones et de James Bond capable de prouesses dignes d’un héros de bandes dessinées.

S’ajoutent les meurtres sadiques des quatre cardinaux pressentis pour la papauté (l’histoire se déroule le premier jour d’un conclave), meurtres commandés par le camerlingue lui-même (qui n’est pas cardinal) dont on apprend finalement qu’il est le fils naturel du pape défunt par insémination artificielle, sa mère étant une religieuse qui avait formé avec le futur pontife, précise l’auteur, un couple “chaste”.

Au coeur de cette intrigue abracadabrante se situe le vol dans un centre de recherche nucléaire de Genève d’une parcelle d’antimatière. Transportée à Rome par le voleur et d’abord cachée dans la nécropole vaticane, elle explosera finalement dans le ciel romain. On apprend finalement que le voleur, qui est aussi le tueur à gages, agissait sous les ordres du camerlingue, lequel comptait utiliser cette explosion pour effrayer l’humanité et assurer ainsi le triomphe de l’Église sur les menaces de la science.

Angels & Demons peut sans doute plaire aux amateurs du genre, mais n’a pas ce qu’il faut pour devenir par lui-même un best-seller. S’il a été autant traduit et réédité, c’est évidemment après le succès mondial démesuré de la seconde aventure de Robert Langdon, parue trois ans plus tard, The Da Vinci Code.



1.2 Un canevas, deux romans

La comparaison entre les deux romans, qui se composent chacun de plus d’une centaine de courts chapitres, fait ressortir leur grande ressemblance. De fait, il est même possible de rédiger un synopsis qui convient aux deux. Il suffit ensuite d’insérer aux bons endroits les éléments appropriés pour obtenir le résumé de l’un ou l’autre roman. Sachant que c’est le deuxième, et non le premier, qui a connu un succès planétaire, il peut être utile de mettre ainsi en évidence leurs différences pour aider à comprendre, justement, les raisons de ce succès. C’est la piste que nous suivrons maintenant.


Voici donc le canevas qui a servi aux deux romans, suivi de la liste des “ingrédients” qui les distinguent. Il suffit de les insérer aux endroits marqués par des lettres entre parenthèses pour obtenir soit Angels & Demons soit The Da Vinci Code.



i. Le canevas


Robert Langdon, une sommité internationale, est professeur de “symbologie” à l’Université Harvard. Une nuit, il est réveillé par la sonnerie du téléphone. On a besoin de lui pour résoudre l’énigme d’un meurtre survenu dans une prestigieuse institution européenne (A). On a en effet trouvé des codes et symboles mystérieux sur la scène du crime, dont la victime est un grand savant (B). Langdon y reconnaît la signature d’une société secrète établie depuis des siècles (C) et dont auraient été membres d’illustres personnages (D). Il s’allie avec une belle jeune femme rencontrée sur les lieux, elle-même très qualifiée dans le domaine (E), pour mener l’enquête en suivant les indices cachés dans diverses oeuvres d’art et d’architecture, dont celles de grands maîtres (F).

Débute alors une course effrénée qui entraîne le lecteur dans plusieurs églises et lieux historiques d’Europe (G), en passant par les voûtes bien gardées d’une institution renommée (H) où se trouve un indice essentiel (I). L’assassin que Langdon et son acolyte poursuivent — et qui les prendra aussi en chasse — obéit à un haut dignitaire de l’Église catholique (J) qui veut empêcher que soient rendues publiques certaines révélations explosives (K). On découvre à la fin que la personne qui a tout orchestré (L), y compris les meurtres, est déjà connue du lecteur, car, avec une parfaite duplicité, elle s’est jointe à l’enquête de Langdon en cours de route. Le tout se conclut avec le début d’une aventure sentimentale entre Langdon et sa jolie partenaire...



ii. Les “ingrédients”

Angels & Demons

A: Le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire), à Genève.

B: Un physicien nucléaire qui est aussi prêtre catholique.

C: Les Illuminati.

D: Dont Galilée et Bernini.

E: La fille adoptive de la victime, Vittoria, physicienne nucléaire.

F: Raphaël, principalement.

G: À Rome: le Vatican, de la nécropole à la chapelle Sixtine; le Panthéon, les églises Santa Maria del Popolo, Santa Maria della Vittoria, la Piazza Navona, le Castel Sant’Angelo...

H: Les archives secrètes du Vatican.

I: Un manuscrit de Galilée contenant des indications sur le lieu de réunion des Illuminati à Rome.

J: Le camerlingue.

K: L’explication scientifique de Dieu et de la création.

L: Le camerlingue lui-même.



The Da Vinci Code


A: Le Musée du Louvre, à Paris.

B: Le conservateur du Louvre.

C: Le Prieuré de Sion.

D: Dont Newton et Leonard de Vinci.

E: La petite-fille de la victime, Sophie, policière et cryptologiste.

F: Léonard de Vinci, principalement.

G: À Paris et aux environs: le Louvre, l’église St-Sulpice, le château Villette; à Londres: la Temple Church et l’Abbaye de Westminster; en Écosse: la chapelle Rosslyn...

H: Les voûtes d’une banque suisse.

I: Un coffret, préparé par le Grand Maître du Prieuré de Sion, contenant des indications sur le lieu où a été caché le Saint Graal.

J:
Le prélat de l’Opus Dei.

K: La vérité cachée sur Jésus et les origines de l’Église.

L: Le spécialiste du Graal consulté par Langdon, Sir Leigh Teabing.



1.3 La clé du succès du Code Da Vinci


Avec ces deux romans, on peut donc parler de variations sur un même thème. Et à n’en pas douter, ce qui a fait du deuxième — du Code Da Vinci — un si grand succès, c’est ce qui le distingue de Angels & Demons, ce sont les secrets qu’il prétend dévoiler.

The Da Vinci Code veut s’inscrire dans la longue lignée des histoires de recherches du Saint-Graal. Dans la version traditionnelle, qui remonte au roman Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (v. 1135-1180), le Graal est la coupe qu’a utilisée le Christ à la dernière Cène. Joseph d’Arimathie y aurait aussi recueilli le sang jailli du côté du Seigneur à la croix. La Quête du Graal par Perceval et les chevaliers de la Table Ronde a inspiré de nombreuses oeuvres dès le Moyen Âge et le filon n’a cessé d’être exploité depuis: qu’on pense à l’opéra Parsifal de Richard Wagner, créé en 1882, ou au film Indiana Jones and the Last Crusade de Steven Spielberg (1989) où “Indy” trouve le Graal pour le reperdre aussitôt car, bien sûr, la Quête ne cessera jamais.

Dans le Code Da Vinci, la légende est réinterprétée: le Graal serait tout autre chose qu’une coupe. Le secret de sa véritable nature serait si dangereux pour la doctrine et le pouvoir de l’Église que celle-ci aurait employé tous les moyens possibles, tout au long de son histoire, pour empêcher qu’il ne soit divulgué.

Dan Brown noue l’intrigue autour du prélat de l’Opus Dei qui croit agir pour protéger l’oeuvre qu’il dirige. En effet, le conclave qui se déroule pendant le premier roman avait élu un pape qualifié de “libéral”. Or, on apprend maintenant que le nouveau pontife désapprouve l’Opus Dei et qu’il lui a donné six mois pour se détacher complètement de l’Église catholique et devenir une organisation chrétienne indépendante, une autre Église. Le prélat s’engage alors dans l’aventure de la recherche du Graal, croyant que la possession de ce secret lui donnerait suffisamment de pouvoir pour forcer la main du Vatican et faire renverser la décision. Cela peut paraître farfelu à qui connaît un tant soit peu l’Église et ses institutions, mais de toute évidence le public lecteur n’y voit rien à redire.

Le fameux secret est révélé au lecteur, tout au long du livre, car deux des personnages principaux, Robert Langdon et Leigh Teabing, le connaissent déjà: ils ne cessent de discourir sur le sujet pour révéler à leur compagne toute la vérité sur l’Église et sur Jésus, telle que l’auraient mise à jour les plus grands spécialistes de notre temps. On en trouve les grandes lignes dans la conversation qui se déroule aux chapitres 55, 56, 58 et 60.

Le Graal serait en fait le sein de Marie-Madeleine qui aurait contenu le “sang du Christ”, à savoir sa descendance, et cette descendance serait toujours à l’oeuvre aujourd’hui, par l’entremise d’une société secrète, le Prieuré de Sion. Les Templiers en auraient rapporté la preuve, au retour des croisades, et l’auraient cachée quelque part en France. C’est cette preuve que les uns et les autres recherchent. Il s’agirait de quatre énormes caisses contenant des milliers de pages de documents datant des débuts du christianisme, incluant un livre résumant l’enseignement véritable du Christ, écrit par Jésus lui-même. À la suite de l’empereur Constantin, qui aurait pris l’initiative de déifier Jésus et supprimé toute preuve du contraire, l’Église aurait par la suite systématiquement déformé la vérité et propagé une doctrine inventée de toutes pièces pour asseoir son pouvoir et sa domination.

Dan Brown n’est pas l’auteur de cette théorie qui lui vaut un si grand succès. Il n’invente pas les thèses qu’il avance sur Jésus, Marie-Madeleine, Constantin, le Graal, les Templiers et l’histoire de l’Église, il les puise ailleurs. L’examen des sources qu’il a utilisées — et qu’il identifie lui-même dans le roman — permet de situer l’origine de “l’effet Code Da Vinci” dans des courants d’idées préexistants.



2. Les sources du Code Da Vinci


2.1 La source principale: The Holy Blood and the Holy Grail


L’un des livres mentionnés explicitement par Brown dans le roman (au chapitre 60) est sa source principale: The Holy Blood and the Holy Grail, de Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, d’abord publié à Londres en 1982. C’est ce livre qui est à l’origine du procès pour plagiat récemment intenté contre l’auteur du Code Da Vinci en Grande-Bretagne. Dan Brown s’est d’ailleurs servi du patronyme de deux de ces auteurs pour forger le nom d’un de ses personnages, Sir Leigh Teabing (“Teabing” étant un anagramme de “Baigent”).

The Holy Blood and the Holy Grail est un ouvrage volumineux qui se présente comme une enquête. Tout commence avec les rumeurs circulant au sujet d’un certain abbé Béranger Saunière, curé du village de Rennes-le-Château, dans le sud-ouest de la France, à la fin du XIXe siècle. (Les lecteurs du Code Da Vinci auront reconnu le nom de Saunière, qui est celui du conservateur du Louvre assassiné au début du roman.) S’étant mystérieusement enrichi alors qu’il occupait une bien pauvre cure, l’abbé Saunière est devenu un personnage de légende. Les rumeurs de village ont finalement été réunies en 1967 dans le livre de Gérard de Sède, L’Or de Rennes ou la Vie insolite de Béranger Saunière. Aujourd’hui, on trouve sur Internet nombre de pages sur Rennes-le-Château et son mystère.

Sur cette base, The Holy Blood and the Holy Grail construit hypothèses sur hypothèses et élabore une théorie alambiquée à laquelle Dan Brown s’alimente sans réserve : L’abbé Saunière aurait trouvé, dans un pilier de son église, des documents rapportés des croisades par les Templiers. Ces documents établissaient la vérité au sujet de Jésus. Celui-ci était vraiment de famille royale, descendant de David, et les Romains l’avaient identifié comme tel. C’est pourquoi ils l’ont finalement exécuté comme prétendant au trône. L’épouse de Jésus, Marie-Madeleine, était d’une autre souche royale, la “maison de Benjamin”, à laquelle Jérusalem appartenait autrefois. Ensemble, ils ont fondé une nouvelle dynastie, la fête de leur mariage étant connue sous le nom de “noces de Cana”. Un de leurs enfants était Jésus Barabbas, celui-là même que la foule a préféré à Jésus devant Pilate, histoire de sauver la dynastie royale. Marie-Madeleine était la soeur de Lazare, de Béthanie, qui est celui que le quatrième évangile appelle le disciple bien-aimé. Le récit de sa résurrection par Jésus est en fait celui d’un rite initiatique symbolisant une mort-résurrection. D’ailleurs, avant de rencontrer Jésus, Marie-Madeleine avait été associée à un culte de la déesse-mère Ishtar qui comprenait une initiation en sept étapes: ce sont les sept démons dont Jésus l’avait libérée...

Et cetera, et cetera... Ça continue ainsi pendant des pages et des pages. Aucune preuve, aucune justification. Un “si” n’attend pas l’autre et ils s’enchaînent pour devenir, quelques pages plus loin, des faits établis sur lesquels on fonde de nouvelles hypothèses: Marie-Madeleine se serait réfugiée à l’autre bout de l’empire romain, dans le sud de la Gaule, où sa lignée s’est perpétuée. Clovis et les rois mérovingiens étaient les descendants de Jésus et leur dynastie, écartée du pouvoir, a agi en secret tout au long de l’histoire européenne, notamment par les Templiers et les Grands Maîtres du Prieuré de Sion, rêvant d’une Europe unie sous une couronne unique jouissant du prestige et de l’autorité du Christ lui-même... On comprend dès lors le sens du titre du livre, THE HOLY BLOOD AND THE HOLY GRAIL. Le légendaire Saint-Graal (“Holy Grail”), la coupe tant recherchée par les chevaliers légendaires du cycle de la Table Ronde et qui aurait reçu le sang du Christ à la Cène puis à la Croix, n’était pas ce qu’on pensait. Saint-Graal est une déformation de Sang-real, c’est-à-dire Sang royal. Le Graal, c’était Marie-Madeleine elle-même, qui a porté en son sein la lignée royale du Christ.

Ce genre de théories est typique d’une certaine littérature ésotérique qui a depuis longtemps ses adeptes. Bien sûr, société de consommation oblige, les titres du genre se multiplient allègrement depuis le succès du Code Da Vinci. Michael Baigent (un des trois auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail ) vient d’ailleurs d’en publier un nouveau tome, The Jesus Papers - Exposing the Greatest Cover-Up in History (HarperSanFrancisco, 2006) où il développe la thèse déjà avancée dans le livre de 1982 et selon laquelle la crucifixion de Jésus aurait été une fausse exécution, une mise en scène élaborée avec la complicité de Pilate et à laquelle Jésus aurait survécu.

Ce qui est nouveau avec le Code Da Vinci, c’est que ce genre d’idées et de théories sortent de la marginalité et entrent résolument dans la culture de masse et la conscience populaire. The Da Vinci Code est un roman, bien sûr, mais son auteur assure qu’il s’est inspiré de recherches sérieuses auxquelles il renvoie explicitement. Il n’a pas repris tous les détails des élaborations de Baigent, Leigh et Lincoln, mais tous les lecteurs de son roman en auront reconnu les grandes lignes. Et ce qu’en retiennent la majorité des gens tient à une affirmation lapidaire: “L’Église nous a caché la vérité sur Jésus: il était marié à Marie-Madeleine avec qui il a eu une descendance.”

En 1996, dans l’introduction d’une réédition de leur livre de 1982, les auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail constatent que nombre d’éléments de leur théorie ont déjà été repris par d’autres dans des écrits de fiction. Et ils citent les noms des romanciers Anthony Burgess et Umberto Eco qui auraient dit que leur oeuvre contenait tout ce qu’il fallait pour écrire un roman. Eco aurait même décrit dans quelle direction ce “roman de l’avenir” devrait aller. On se prend à supposer que Dan Brown est passé par là et y a trouvé l’idée d’écrire une suite à Angels & Demons ...



2.2 Gnose, ésotérisme, réécriture de l’histoire, etc.

Dan Brown utilise aussi plusieurs autres sources. Au chapitre 60, il en fait figurer trois dans la bibliothèque de Sir Leigh Teabing, toutes publiées après The Holy Blood and the Holy Grail .

La première source qui est nommée est:
- The Templar Revelation: Secret Guardians of the True Identity of Christ.

Il est facile d’en identifier les auteurs (que Brown ne nomme pas). Il s’agit de Lynn Picknett and Clive Prince qui ont publié ce livre en 1997. Pour qui ne les connaît pas, il est éclairant de savoir qu’ils ont par la suite publié The Stargate Conspiracy. The truth About Extraterrestrial Life and the Mysteries of Ancient Egypt (New York, Berkeley Books, 2001). Leurs livres appartiennent à la famille des “théories de conspiration” et, comme on le voit, ils ont des champs d’intérêt très étendus, allant des extraterrestres aux Templiers, de l’Égypte ancienne au Christ. Cela donne une idée de la nature de la recherche et de la valeur des sources de Dan Brown.

Les deux autres titres qui sont expressément nommés dans Le Code Da Vinci, toujours au chapitre 60, sont deux livres de Margaret Starbird publiés respectivement en 1993 et 1998, c’est-à-dire bien après The Holy Blood and the Holy Grail dont ils peuvent donc dépendre. On y reconnaît les thèmes de la Déesse et du Féminin sacré qui sont si importants dans le roman de Brown:
- The Woman with the Alabaster Jar: Mary Magdalene and the Holy Grail (1993);
- The Goddess in the Gospels: Reclaiming the Sacred Feminine (1998).


On a aussi décelé dans The Da Vinci Code l’influence des livres d’Elaine Pagels, une spécialiste de la littérature gnostique de Nag Hammadi. Outre ses travaux scientifiques, elle a publié des ouvrages de vulgarisation où l’histoire des origines chrétiennes est revue et corrigée dans la perspective de certains courants radicaux du mouvement féministe:
- Adam, Eve and the Serpent, New York, Random House, 1988.
- The Gnostic Gospels, New York, Vintage Books, 1989. (1ère édition: 1979)


Ces sources diverses ont fourni plusieurs des idées maîtresses du Code Da Vinci, notamment celles-ci:

- L’Église que nous connaissons est “l’Église de Pierre”. Ce n’est pas celle que Jésus a voulue. C’est l’Église de Pierre qui a composé les évangiles “officiels” et supprimé tous les autres écrits qui ne correspondaient pas à sa vision des choses. Heureusement, quelques-uns ont été retrouvés. Ces écrits gnostiques — que l’Église disqualifie en les qualifiant d’apocryphes — sont des sources plus sûres que le Nouveau Testament pour connaître la vérité sur Jésus et les origines de l’Église.

- C’est à Marie-Madeleine que Jésus avait confié son Église et non à Pierre. Il accordait une grande importance au Féminin Sacré et à la Déesse-Mère que connaissait la religion première de son peuple. Pierre a supplanté Marie-Madeleine. Son Église a imposé une religion patriarcale et opprimé les femmes.

- Jésus n’était pas Dieu pour ses premiers disciples et ne s’est pas présenté comme tel. C’est l’empereur Constantin, au 4e siècle, qui a manipulé l’Église pour le diviniser et réécrire la Bible, pour ainsi créer la religion dont il avait besoin pour contrôler son empire.

- Tout au long de l’histoire, l’Église a usé de tous les moyens pour imposer sa doctrine et son pouvoir, écrasant tous ceux et celles qui essayaient de faire connaître la vérité.


Les rayons “Ésotérisme et Nouvel Âge” des librairies offrent un large éventail de titres qui développent des idées apparentées. Il existe depuis longtemps un public qui en est friand. Le roman de Dan Brown a pour ainsi dire canalisé toutes ces sources pour en faire un grand fleuve auquel s’abreuve maintenant tout un courant de la culture de masse.



2.3 Conclusion: ce n’est pas “juste un roman”.

Devant les réactions négatives qui s’expriment ici et là dans les milieux chrétiens, certains s’étonnent et répliquent: “C’est juste un roman!” On ferait trop de cas, à leur avis, de ce qui n’est finalement qu’une oeuvre de fiction.

Cependant, la comparaison des deux romans — Angels & Demons et The Da Vinci Code — et l’examen des sources utilisées par l’auteur suggèrent qu’il en est autrement. En effet, si on peut sans doute balayer du revers de la main le premier tome en disant “C’est juste un roman!”, on ne peut le faire du deuxième, car ce n’est pas “juste le roman” qui est la cause de toute cette effervescence, mais bien les thèses qu’il a portées à la connaissance du grand public.

The Da Vinci Code n’est pas juste un roman. C’est un déclencheur. Un catalyseur. Un révélateur. Ce qui fait son succès, ce qui restera après ce véritable tsunami culturel, ne vient pas du roman mais de ses sources: ces théories, ces idées, ces thèses qui couvaient dans toute une littérature marginale — gnostique, ésotérique, théosophique, occultiste, etc. — et qui, grâce au Code Da Vinci, ont fait irruption dans la culture de masse. Des dizaines de millions de lecteurs en ont pris connaissance, qui n’auraient jamais lu les ouvrages d’où elles viennent.

Or ces théories, ces idées, ces thèses plaisent. Un public lecteur considérable les a accueillies avec enthousiasme et les a fait siennes. Un point tournant a été dépassé, un point de non-retour. On ne pourra pas revenir à la case départ. On ne reviendra pas à l’avant Code Da Vinci. La boîte de Pandore a été ouverte, il est vain de vouloir la refermer quand tout ce qu’elle contenait s’est répandu aux quatre coins du monde.

Avec la sortie prochaine du film, on parlera encore beaucoup du Code Da Vinci. Mais la mode en passera sans doute. L’effet, cependant, se fera sentir très longtemps. On peut penser que la génération actuelle en restera marquée. On ne pourra plus parler du Christ, de l’Église, des évangiles, des apôtres de Jésus, des femmes qui l’accompagnaient, du Credo, etc., sans être confronté aux séquelles de la vague déferlante Da Vinci. Des millions de personnes se rappelleront avoir lu, dans le roman, que “presque tout ce que nos pères nous ont dit du Christ était faux” (cf chapitre 55).

Aussi, la question la plus importante n’est peut-être pas de savoir comment “répondre ” au Code Da Vinci, comment réfuter les innombrables faussetés, demi-vérités et affirmations sans fondement qu’il contient; comment expliquer ce que sont la gnose, les apocryphes, les institutions de l’Église, les conciles; comment rétablir les faits et la vérité de l’histoire... Nombreux déjà sont les articles, livres, sites Web, documentaires et émissions qui le font et leur impact est modeste, au mieux.

Il ne s’agit pas seulement, non plus, de préparer un plan de communication pour le temps que durera le succès commercial et médiatique du livre et du film.

Non. Nous entrons dans un nouveau chantier.

La vraie question est de savoir quel ajustement pastoral, catéchétique et missionnaire sera nécessaire pour parler à tout ce monde qui a aimé et accueilli les idées véhiculées par le roman de Dan Brown. Autrement dit, comment annoncer Jésus-Christ après le tsunami Da Vinci.




II- Le succès du Code Da Vinci:
un signe des temps



Pourquoi ce roman connaît-il un tel succès? Qu’est-ce que cela veut dire? Qu’est-ce que cela nous révèle des aspirations et des préoccupations de nos contemporains? Qu’est-ce que cela nous apprend des sensibilités et des questionnements religieux actuels? Au fond, ce n’est pas tellement l’oeuvre de Dan Brown elle-même qui doit être considérée avec soin, mais l’engouement qu’elle suscite. C’est cet accueil enthousiaste par un vaste public qui est pour nous un signe des temps à interpréter.

Le succès du Code Da Vinci n’est évidemment pas un phénomène monolithique et il serait bien téméraire de chercher à l’expliquer de façon univoque. Et puis, il y a l’autre côté de la médaille. Notre monde est rarement unanime et les clivages sont sérieux, profonds et durables. Le Code Da Vinci n’a pas que des admirateurs, même s’ils sont bien nombreux. Les gens qui courront voir le film ne seront certainement pas les mêmes qui, il y a deux ans, ont applaudi The Passion of the Christ, de Mel Gibson, et l’ont hissé parmi les cinq plus grands succès du box-office, avec des revenus accumulés de plus de six cents millions de dollars américains. Il y a des gens qui sont troublés par le Code Da Vinci. Il y en a qui sont peinés, blessés. Et il y en a d’autres qui crient au blasphème ou appellent au boycott.

Si le succès immense du Code Da Vinci est pour nous un signe des temps à interpréter, que nous apprend-il donc? L’analyse du phénomène et la réflexion pastorale devront sans doute continuer longtemps, mais on peut d’ores et déjà ouvrir quelques pistes.



1. Interpellations pastorales

Première leçon — que nous connaissions déjà, de fait, mais qui nous est révélée ici dans une lumière particulièrement crue — : nous constatons une méconnaissance généralisée, voire une ignorance abyssale, de l’histoire et de la religion. L’une et l’autre sont souvent réduites à des simplifications puériles ou à des caricatures navrantes. Que les théories les plus farfelues, intégrées à un roman, puissent être si facilement acclamées tant par la critique que par le public a de quoi laisser pantois un observateur informé.

Même en admettant l’ignorance des questions religieuses comme inévitable dans une société sécularisée, on aurait pu imaginer qu’en cette ère de science et de technologie un peu de la méthode scientifique soit passée dans la culture générale: vérification des sources, de la logique d’un raisonnement, de la nature des preuves, etc. Mais non. On l’observe partout, même dans le traitement de l’information dans les médias populaires: on fait appel bien plus aux émotions qu’à la raison. On divertit plus qu’on informe. Au journal télévisé, l’opinion d’un passant, arrêté au hasard sur la rue, prend autant d’importance, sinon plus, que celle de l’expert interrogé en fin d’émission. “Comment vous sentez-vous ?” est devenu la première question de bien des reportages.

Les émotions déclenchées par le Code Da Vinci vont de l’adulation à l’indignation, de l’amusement à la tristesse, de l’indifférence à la colère. Là se situe un premier niveau d’intervention pastorale.


1.1 Le Corps blessé


Il faut penser en premier lieu aux chrétiens peinés ou blessés, inquiétés ou troublés par le roman de Dan Brown. Beaucoup de catholiques voient avec grande tristesse comment l’Église y est caricaturée, ridiculisée et calomniée. Ils entendent leurs proches, leurs amis louanger le roman et en souffrent dans le secret de leur coeur.

“L’Église est la famille de Dieu dans le monde”, écrivait le pape Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est (au paragraphe 25b). L’image est très utile pour comprendre le lien et l’attachement à l’Église et la tristesse engendrée par l’accueil enthousiaste qui est fait au Code Da Vinci. Quand la famille est attaquée, tous ses membres en souffrent. Quand l’attaque est faite de mensonges et de calomnies relayés par un énorme dispositif publicitaire et médiatique, la blessure est d’autant plus douloureuse. “Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi.” disait Jésus (Mt 5, 11). Peu d’entre nous sont préparés à voir cette béatitude se réaliser .

Il faut accueillir cette souffrance avec une grande sollicitude pastorale. Il faut en particulier être attentif aux plus petits, à ceux et celles dont la foi n’a ni les mots ni les connaissances pour répondre aux attaques. Quel désarroi chez eux, par exemple, si un de leurs pasteurs dit publiquement, à la radio ou à la télévision, qu’il est un amateur de polars et qu’il a bien aimé The Da Vinci Code, que cette lecture l’a détendu et que c’est finalement un bon divertissement à ne pas trop prendre au sérieux parce qu’après tout, “c’est juste un roman”.

Ce n’est pas sans rappeler l’antique controverse autour de la question des idolothytes, les viandes immolées aux idoles, à laquelle saint Paul consacre un long passage de sa première lettre aux Corinthiens (chapitres 8 à 10).

Dans la société romaine où évoluait la jeune Église, la viande vendue au marché et consommée dans bien des circonstances pouvait provenir d’animaux immolés dans l’un ou l’autre des nombreux lieux de culte de la ville. Les chrétiens étaient divisés sur la question: pouvait-on manger de ces viandes sans être par le fait même associé au culte des idoles? Certains n’y voyaient aucun inconvénient, soulignant que les idoles ne sont rien et que leur culte n’est que rituel sans effet; d’autres, au contraire, évitaient scrupuleusement d’en consommer, de peur de compromettre leur attachement au Christ et leur témoignage de foi. Saint Paul reconnaît, avec les membres plus avertis de la communauté, qu’objectivement il n’y a aucun mal à consommer cette viande: “Ce n’est pas un aliment, certes, qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins; si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus.” Autrement dit, ce n’est pas grave, c’est juste de la viande.

Mais, dit-il, attention aux plus petits! Paul continue — et là c’est le pasteur qui parle —: “Prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute. Si en effet quelqu’un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d’idoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles? Et ta science, alors, va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort! En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, c’est contre le Christ que vous péchez. C’est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère.” (voir 1 Co 8, 7-13)

La même sensibilité pastorale s’impose dans les circonstances présentes.


1.2 Au-delà des mots


À l’autre extrême, il y a bien sûr ceux et celles qui ont été conquis par Le Code Da Vinci et qui s’en font même les ardents promoteurs. Ils sont légion et ils feront le succès du film comme ils ont déjà fait la fortune de Dan Brown.

De ceux-là, il s’en trouve qui fréquentent les communautés paroissiales, les mouvements ou les institutions catholiques; d’autres, bien que plus distants, se réclament pourtant encore de l’identité catholique. Les raisons de leur intérêt pour le Code Da Vinci sont sans doute multiples et complexes et chacun a sa façon, en son for intérieur, de concilier cet intérêt avec ce qu’il a fait sien de la foi en Jésus-Christ.

Il y a là également matière à préoccupation pastorale. Les nombreux livres, sites Web et autres documents produits pour réfuter une par une les faussetés, demi-vérités et spéculations sans fondement du Code Da Vinci seront ici d’une utilité bien relative. Ils serviront bien plus à rassurer les chrétiens inquiétés qu’à engager le dialogue avec les admirateurs de Dan Brown.

La réponse pastorale appropriée ne sera sans doute ni le débat contradictoire ni la joute verbale ni, à plus forte raison, un discours didactique ou magistral. Elle doit aller aux sources de l’intérêt pour les prétendus secrets relayés par le roman, c’est-à-dire aux expériences personnelles qui ont conduit à remettre en question ou à refuser l’Église, sa doctrine et sa foi. La popularité du Code Da Vinci a germé et grandi dans un terreau d’insatisfactions et de blessures, de difficultés et de questions partagées par beaucoup, beaucoup de personnes de notre temps.

La réponse pastorale ne pourra donc être autre chose qu’une invitation, un accueil et une parole d’espérance qui ouvrent à l’expérience chrétienne véritable. N’est-ce pas sur le terrain de l’expérience religieuse, qui fait une large place à la sensibilité, aux aspirations et aux émotions, que bien des gens font la rencontre émerveillée du Seigneur vivant en son Église?


1.3 La force du récit

Une des meilleures façons de transmettre des idées est de les intégrer à un récit, à une histoire. C’était vrai au temps d’Homère. C’était vrai au temps de Jésus, dont les paraboles sont des cas parfaits d’enseignements qui ne sont pas didactiques mais narratifs. L’histoire de la littérature est jalonnée d’exemples de réussite en ce sens.

Tout cela est d’autant plus vrai dans la culture actuelle qui est souvent décrite comme une culture médiatique ou une culture de la communication. L’importance des téléromans et du cinéma comme vecteurs de valeurs et d’idées n’est plus à démontrer. Comme on peut le lire dans le document de 1999 de l’Assemblée des évêques du Québec, Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle au Québec (pages 59-60): “Parmi les modes majeurs de communication, il faut mettre à part le récit. On tient trop souvent pour identiques la foi chrétienne et une série de propositions dogmatiques qui contiendraient “les vérités révélées”. Pourtant, dans l’Ancien et le Nouveau Testament, la confession de foi s’exprime selon une autre modalité: le récit. Il ne faut jamais oublier que les propositions dogmatiques ont un caractère dérivé puisqu’elles témoignent du passage du récit au concept. Lorsque l’on remonte à l’origine du discours croyant, celui de la confession de foi, on retrouve des témoignages ou des récits. Le credo primitif (Dt 26, 4-10) est une confession sous forme de récit des bienfaits de Dieu.”

Le succès populaire du roman The Da Vinci Code est une illustration éclatante du rôle majeur du récit dans la transmission des valeurs et des idées. C’est pourquoi on ne peut surtout pas en minimiser l’importance en disant “C’est juste un roman!”. Au contraire. Il faut répliquer: “Justement! C’est un roman! C’est d’autant plus important que c’est un roman!”

Le cardinal Jean-Claude Turcotte soulignait l’importance de la forme narrative dans une allocution au Conseil pontifical des communications sociales lors de sa réunion plénière de 2003: “Témoigner et raconter. Voilà les deux principales formes que notre parole doit prendre si nous voulons être entendus et compris sur l’agora médiatique. Jésus enseignait en paraboles; nous devons le faire avec les façons de raconter d’aujourd’hui. Le cinéma, le théâtre, les séries télévisées — les téléromans — sont autant de lieux où, par le moyen de personnages et de situations, l’esprit de l’Évangile peut être avantageusement communiqué. Il faut donc miser sur les auteurs, les acteurs et les producteurs qui partagent notre foi. Il faut les aider et les encourager. Il faut les associer à la mission de l’Église.” ( Voir: Texte complet de l'allocution )



2. Une Église en question

Si le succès du Code Da Vinci est un signe des temps à interpréter, il faut reconnaître qu’il est très révélateur d’une grande méfiance à l’endroit de l’Église, dont on a une image bien négative.

Il est en effet difficile d’ignorer qu’une bonne partie de ce succès repose sur le fait que, dans le roman, l’Église catholique est présentée sous un jour très sombre. Dan Brown connaît manifestement très peu et très mal l’Église et son histoire. On n’en finirait plus d’énumérer les exemples patents de son ignorance. Mais on pourra discourir sans fin sur la grande injustice du portrait qu’il dresse, cela aura peu d’influence sur la réalité: de toute évidence, beaucoup de gens aiment bien voir l’image de l’Église ainsi malmenée. De fait, un grand nombre d’entre eux semblent penser que le portrait est fidèle. Si on a pu croire un temps, chez nous, à une sécularisation et à une déconfessionnalisation “à l’amiable”, force est de reconnaître maintenant que plusieurs ne se satisferont pas d’en rester là: d’aucuns n’auront de cesse que l’Église ne soit discréditée et sa parole, disqualifiée.


2.1 Qu’est-ce que l’Église ?

“Église, que dis-tu de toi-même?” La question posée autrefois aux Pères conciliaires de Vatican II et à laquelle le Concile avait répondu par la constitution Lumen Gentium est donc de nouveau à l’avant-plan. Le défi actuel est d’y répondre dans un monde souvent hostile, où beaucoup ont déjà “leur idée faite” sur la question — une opinion négative et sans appel — et où les mots de l’Église ne sont plus compris. Même au sein de la communauté ecclésiale, plusieurs manifestent souvent leur malaise en distinguant une “Église-Institution” à laquelle ils s’identifient peu et ce malaise, déjà alimenté ces dernières années par plusieurs scandales et controverses, pourrait s’intensifier avec l’effet Code Da Vinci.

Le médium est le message, répète-t-on depuis McLuhan. Les moyens que l’on prend pour communiquer sont la première parole que l’on émet, avant même le premier mot. Il faut autant sinon plus montrer que dire. Or, comment montrer la nature profonde et essentielle de l’Église? Comment communiquer l’expérience que nous faisons d’elle comme Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit Saint? Comment exprimer ce qui est de l’ordre du Mystère quand ce qui est perçu est de l’ordre de la structure? Il y a fort à parier que les stratégies de communication et l’expertise du monde de la publicité ne sont pas d’un grand secours à ce niveau car l’Église, dans ce qu’elle a de plus fondamental, n’a pas grand-chose en commun avec un lobby, un groupe de pression ou une entreprise de communication. Or, c’est seulement en la connaissant à ce niveau de profondeur qu’on peut voir au-delà de ses limites et de ses failles et découvrir ce que Lumen Gentium a appelé “le sacrement de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain”.

Le Code Da Vinci consolide dans l’opinion publique une image négative, incomplète et bien déformée de l’Église. Malheureusement, il formule ainsi l’opinion qui sera peut-être désormais, comme par défaut, celle du plus grand nombre.


2.2 “Voulez-vous partir, vous aussi?”

L’Église fictive du Code Da Vinci est à maintes reprises présentée comme déformant les faits ou mentant carrément pour arriver à ses fins. On en ressort avec l’impression qu’au mieux la parole de l’Église est suspecte. L’opinion publique accueille très facilement cette impression et l’Église réelle devra en encaisser les effets. Il sera d’autant plus facile de disqualifier sa parole qu’elle a souvent à s’exprimer en allant à l’encontre de courants d’opinion dominants.

Cela ramène à l’avant-plan l’épineuse question du rapport foi et culture. Certains rêvent encore d’une Église qui s’insérerait harmonieusement dans la société et dont le message, à défaut de faire consensus, serait reçu avec bienveillance. Nostalgiques, peut-être, d’un temps où “la foi, la langue et la patrie” formaient un ensemble compact, ils verraient bien que l’Église adapte son enseignement ou change telle position, telle doctrine de façon à être mieux reçue. D’autres, à l’opposé, se résignent à prendre acte du divorce entre la foi et la culture dominante et se réclament plutôt du modèle d’une Église prophétique qui doit parfois ramer à contre-courant et en subir les conséquences.

Être ouvertement catholique devient de plus en plus difficile. Ce le sera encore plus après le passage du tsunami Da Vinci. Déjà, bien des pratiquants en font une question de vie privée, dont on ne parle que peu en dehors du cercle des proches. D’autres prennent leurs distances, effrayés peut-être par une parole qui leur paraît inaccessible ou trop exigeante. À travers le monde et au long de l’histoire, bien des Églises locales ont fait la même expérience: quand prend fin une époque où régnaient l’unanimité et le consensus, quand vient le temps du témoignage et parfois de la marginalisation ou même de la persécution, beaucoup préfèrent se fondre dans l’anonymat de la foule. Qui sait? Cela se produira peut-être sous nos yeux parmi les foules qui se rendront prochainement voir Le Code Da Vinci au cinéma.

Saint Jean raconte qu’après le discours de Jésus à la synagogue de Capharnaüm, beaucoup de ses disciples, rebutés par son enseignement, “s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui”. Ce fut un point tournant. “Jésus dit aux Douze: ‘Voulez-vous partir, vous aussi?’ Simon-Pierre lui répondit: ‘Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu.’ ” (Jean 6, 66-69).

Cette confession de Pierre nous conduit finalement au plus important.


3. Une foi à confesser

Ce n’est ni nouveau ni rare que des oeuvres de fiction proposent des réinterprétations de la vie et de la personne de Jésus. Les premiers siècles de l’ère chrétienne en ont vu les premiers exemples. Des oeuvres plus récentes, on peut dire qu’elles sont parfois respectueuses, mais souvent iconoclastes; quelques-unes sont faites avec talent, d’autres ne méritent pas l’attention qu’on leur porte. Certaines sont au goût du jour et rapidement oubliées, d’autres s’inscrivent dans la mémoire. Il y a en a qui s’inspirent de travaux de chercheurs réputés, mais d’autres, comme Le Code Da Vinci, font flèche de tout bois et recherchent l’effet plus que la substance.


3.1 “Pour les gens, qui suis-je?”

La musique, le cinéma, le théâtre ont vu plusieurs essais: de Jesus Christ Superstar (1971) à Jésus de Montréal (1989), de La Dernière Tentation du Christ (1988) à la pièce de théâtre Corpus Christi , de Terrence McNally, qui avait fait sensation et scandale à New York en 1998 en présentant Jésus et ses disciples comme un groupe d’homosexuels. Quelques romans récents ont frappé par la finesse de leur connaissance du sujet ou même par leur érudition. On pense, par exemple, au Manuscrit du Saint-Sépulcre, de Jacques Neirynck (1994) ou au volumineux et provocateur Gospel, de Wilton Barnhardt (1993), une course échevelée à travers le monde à la recherche du manuscrit de l’“évangile de Matthias”. Aucun de ceux-là, bien sûr, n’a eu l’impact médiatique et populaire du Code Da Vinci.

Le roman de Dan Brown répond aux requêtes pour un Jésus revu et corrigé au goût du jour, un Jésus qui ne bouscule rien et qui conforte une époque dans ses habitudes et ses options de vie. Un Jésus qui n’a plus rien du prophète dérangeant qui annonce le Règne de Dieu et appelle à la conversion, qui n’est surtout pas le Verbe fait chair, Dieu fait homme. L’expérience de foi d’innombrables témoins de tous les temps, saints et saintes qui ont vécu du feu de l’Évangile et de la rencontre du Ressuscité, est balayée: “presque tout ce que nos pères nous ont dit du Christ était faux” conclut Sir Teabing au chapitre 55.

Toutes ces opinions, des plus sommaires aux plus délirantes, sont en fait des réponses à la question qui ne cesse d’être posée depuis que Jésus l’a formulée aux environs de Césarée-de-Philippe: “Pour les gens, qui suis-je?” Comme jadis devant la variété des réponses, la question est maintenant relancée aux disciples du Christ: “Et vous, que dites-vous?”


3.2 “Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je?”

Les auteurs dont Dan Brown a repris les théories parlent du Christ au passé. Les chrétiens parlent de lui au présent. Pour les uns, il s’agit d’un lointain personnage historique; pour les autres, c’est le Seigneur bien-aimé, connu et rencontré dans la prière, l’Écriture sainte, les sacrements et la communauté. Les uns cherchent des codes et des secrets; les autres vivent et s’émerveillent du Mystère toujours nouveau de l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.

Pour qui fonde sa vie sur sa relation avec le Christ, quelle tristesse que cet engouement pour Le Code Da Vinci! C’est avec consternation qu’on voit des millions de lecteurs accueillir avec plaisir un portrait défiguré du Seigneur. Et on reste interloqué quand d’autres chrétiens n’y voient rien à redire ou même s’en amusent. Il n’y a d’équivalent que la peine ressentie quand un être aimé est ridiculisé, insulté ou calomnié.

L’annonce du Don de Dieu en Jésus-Christ ne peut être reçue que dans la liberté. Jean-Paul II le rappelait en 1990: “Peut-on refuser le Christ et tout ce qu’il a apporté dans l’histoire de l’homme? Certainement oui. L’homme est libre. L’homme peut dire à Dieu: non. L’homme peut dire au Christ: non.” (Redemptoris Missio, no 7) Mais le succès du Code Da Vinci nous impose un constat: si les gens croient connaître le Christ et l’Église à partir de ce qu’ils trouvent dans ce roman, ils n’ont pas de quoi fonder une véritable réponse, positive ou négative, à l’appel de Dieu.

C’est dire l’urgence de la mission. Certes, “les hommes pourront se sauver aussi par d’autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l’Évangile; mais nous, pouvons-nous nous sauver si par négligence, par peur, par honte — ce que saint Paul appelait ‘rougir de l’Évangile’ — ou par suite d’idées fausses nous omettons de l’annoncer?” (Paul VI, Evangelii Nuntiandi, no 80).



3.3 Le Graal n’a jamais été perdu

En 1982, les auteurs de The Holy Blood and the Holy Grail ont réinterprété à leur façon les antiques légendes du Saint-Graal, en dénaturant complètement cette allégorie de la quête du salut en Christ. D’autres ont mis leur thèse à profit pour l’insérer dans le mouvement de renaissance moderne des croyances et des cultes en l’honneur de la Grande Déesse.

Exploitant ce filon à son tour, Dan Brown conduit finalement le héros du Code Da Vinci jusqu’à la pyramide inversée du Louvre sous laquelle seraient enfouis les ossements de Marie Madeleine, terme et aboutissement de la Quête du Graal. Le roman se termine au moment où, dans une soudaine illumination, il croit entendre une voix de femme, “sagesse des âges” venant des entrailles de la terre. Il a trouvé la Déesse-Mère...

Cette finale conduira sans doute plus de visiteurs dans cette section du Louvre, mais ils y attendront en vain l’illumination. Leur quête continue.

Les chrétiens, quant à eux, n’ont jamais perdu le véritable Graal, le seul qui compte. Ils entendent toujours la voix du Maître qui le leur présente: “Prenez et buvez en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés.” Et ils continuent de s’approcher, dans l’action de grâces, de l’autel où la Coupe leur est offerte.



Bertrand Ouellet
mai 2006



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