Article paru dans la revue Vivre et célébrer
Vol. 41 No 192 (Hiver 2007)
publiée par l’Office national de liturgie
de la Conférence des évêques catholiques du Canada






Dresser la table
du Verbe et de l’Agneau de Dieu



par Bertrand Ouellet
( www.BertrandOuellet.com)



Liturgies lunaires

C’était la veille de Noël 1968. Pour la première fois, des astronautes avaient franchi le grand vide entre la terre et la lune et s’étaient mis en orbite autour de l’astre des nuits. Alors que l’heure de la messe de minuit approchait en Amérique du Nord, une émission de télévision sans précédent arriva de l’espace. L’image était floue et surexposée: la Lune, vue d’une distance de cent kilomètres à peine. Mais ce fut la conclusion de l’émission qui resta gravée dans la mémoire des millions de personnes qui, à 400 000 kilomètres de là, étaient rivées à leur petit écran. Les trois astronautes de cette mission Apollo 8 — deux chrétiens épiscopaliens et un catholique — avaient choisi de marquer la solennité de cette nuit de Noël bien spéciale en lisant à tour de rôle les premiers versets de la Bible (Genèse 1, 1-10): « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre... » Célébration de la Parole de Dieu. (1)

L’été suivant, les astronautes d’Apollo 11 réalisaient le premier atterrissage sur la Lune. Quelques heures plus tard, avant même de sortir de la cabine, le copilote demanda un temps de silence en invitant tout le monde à réfléchir sur la signification de ce qui venait de se passer et à « rendre grâce, chacun à sa façon ». Il avait planifié ce moment avec le pasteur de sa communauté chrétienne — presbytérienne — qui lui avait remis une hostie et une minuscule fiole contenant le vin de la liturgie paroissiale. Profitant de la pause dans les communications, il lut silencieusement un passage de l’Évangile — « Je suis la vigne, vous êtes les sarments... » — et procéda au rite de la communion selon la tradition de son Église. Célébration de la Cène du Seigneur. (2)

J’avais quinze ans en 1968 et je garde un souvenir impérissable de ces événements historiques. Mais ce qui me remplit encore d’émotion et d’action de grâces, presque quarante ans plus tard, c’est que ces astronautes chrétiens aient ainsi associé à ces événements ces deux grands monuments de la foi que sont la célébration de la Parole de Dieu et la liturgie eucharistique. Les chrétiens s’émerveilleront longtemps de ce que la Cène du Seigneur ait été commémorée lors de la toute première arrivée d’hommes sur un autre sol que celui de la Terre.


Les « deux tables »

Liturgie de la Parole et liturgie eucharistique. Nous sommes habitués à les voir réunies dans la célébration de la messe où, comme l’a enseigné le Concile Vatican II, elles sont « si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte ». (3) On en est venu à parler des « deux tables », expression que Jean-Paul II a reprise dans la lettre apostolique Mane nobiscum Domine quand il dit qu’« à chaque Messe, la liturgie de la Parole de Dieu précède la liturgie eucharistique, dans l'unité des deux “tables”, celle de la Parole et celle du Pain ». (4)

Mais dans la pratique de nos communautés, cette « unité des deux tables » ne saute pas toujours aux yeux. De fait, on a souvent, au contraire, une impression de discontinuité, voire de rupture, entre les deux temps de la célébration. En quoi consiste donc cette unité qui serait « si étroite » que l’ensemble constitue en fait, malgré l’apparente discontinuité, « un seul acte de culte »?


Une unité inscrite dans le mouvement de la liturgie

Je crois qu’il faut d’abord laisser la liturgie répondre elle-même à cette question. Par-delà les mots, par les gestes et les symboles, que nous donne-t-elle à voir qui puisse fournir des éléments de réponse?

Considérons la liturgie de la messe dans sa forme la plus solennelle, là où le rituel trouve son plein déploiement, et comparons le déroulement de la liturgie de la Parole et celui de la liturgie eucharistique. Il s’en dégage un certain parallélisme qui met en évidence, me semble-t-il, un symbole très fort de l’unité de la célébration.

Liturgie de la Parole et liturgie eucharistique commencent chacune par une procession. Procession d’entrée et procession des dons. Dans la première, le livre des Évangiles — l’évangéliaire — est porté, bien en vue, et déposé sur l’autel. Avec l’autel sur lequel il repose, il est ensuite encensé par le prêtre. Dans la seconde procession sont portés les vases sacrés contenant le pain et le vin pour l’eucharistie. Ils sont eux aussi déposés sur l’autel et, comme l’évangéliaire auparavant, ils y seront quand le prêtre encensera de nouveau l’autel.

Le moment venu, l’évangéliaire est pris sur l’autel et porté solennellement, avec cierges et encens, vers le lieu d’où l’Évangile sera proclamé. De façon similaire, quand viendra le temps de la communion, le Corps et le Sang du Christ seront portés de l’autel vers le lieu où ils seront distribués.

On ne peut manquer de noter le mouvement qui, par deux fois, va à l’autel et en repart. D’un point de vue visuel, physique, le foyer de l’action, l’endroit vers lequel converge alors l’attention, c’est l’autel. Ce mouvement inscrit dans les deux parties de la liturgie suggère que c’est l’unicité de l’autel qui, symboliquement, garde ensemble ce que l’on pourrait être tenté de disjoindre. C’est seulement sur cette toile de fond qu’on peut parler des « deux tables » sans risquer de perdre de vue l’unité de la célébration eucharistique, car dans ce contexte on perçoit bien qu’il ne s’agit pas d’une question de dédoublement du mobilier.


Un seul autel, un seul Christ

L’autel. Symbole puissant, s’il en est un, évoquant le vaste panorama de l’univers cultuel biblique qui va des grandes figures emblématiques de l’Ancien Testament — comme Abel, Noé, Abraham, Melkisédech, Aaron et Élie — jusqu’à celles du Christ Grand Prêtre de l’Épître aux Hébreux et de l’Agneau immolé de l’Apocalypse, en passant bien sûr par les paroles de Jésus, à la Cène, sur l’alliance en son sang « répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Matthieu 26,28). Et quand il a été marqué par une onction rituelle, l’autel est lui-même devenu une figure du Messie, Oint du Seigneur: « Que cet autel soit pour nous le symbole du Christ », demande la liturgie de dédicace. (5)

C’est donc sur cet autel qu’on dresse d’abord la Table de la Parole — en y déposant le livre des Évangiles — et ensuite la Table de l’Eucharistie — en y portant le pain et le vin. Si l’on peut ainsi dresser sur lui, successivement, l’une et l’autre table, c’est parce que cet autel est le symbole du seul et unique Christ qui est à la fois la Parole de Dieu faite chair et l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. (6)

La centralité du symbole-autel manifeste rituellement celle du Christ. Un seul autel, un seul Christ. Le livre des Évangiles est déposé sur l’autel, mais c’est le Christ-Parole qui, de l’autel, nous est porté. Du pain et du vin sont portés sur l’autel, mais c’est le Christ-Eucharistie qui, de l’autel, nous est apporté. Nous sommes conduits de l’autel au Christ, du symbole à la Présence, de la vénération à l’adoration. On peut, je crois, miser sur la force évocatrice de ce symbolisme pour aider l’assemblée à percevoir et à intérioriser l’unité fondamentale des deux temps de la célébration.


L’unité dans l’acclamation

Dans cette « unité des deux tables », la liturgie de la Parole n’est pas seulement une sorte de préambule nous préparant à accueillir le Christ qui viendra ensuite dans la liturgie eucharistique. Le Christ est vraiment présent quand sa Parole est proclamée et reçue. « C’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures », soulignait Vatican II. (7) C’est ce que l’assemblée reconnaît explicitement quand, après la lecture de l’Évangile, elle s’adresse directement au Christ, ce qui n’est pas fréquent dans la liturgie: « Acclamons la Parole de Dieu. — Louange à toi, Seigneur Jésus ». La Parole de Dieu qui est acclamée, c’est Lui, le Christ (et non le livre ou le texte qui vient d’être lu). C’est sa présence réelle qui est alors confessée, comme le sera plus tard sa présence réelle « par excellence » (8) dans l’Eucharistie.

Il peut être éclairant de mettre en parallèle cette acclamation et la prière que l’assemblée adresse au Christ avant la communion. Comme après l’Évangile, elle est de nouveau invitée à reconnaître sa présence: « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Là encore, la réponse est dirigée vers le Christ: «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir... » La correspondance entre ces deux moments où la prière de l’assemblée se tourne explicitement vers le Christ, réellement présent d’abord par sa Parole puis par son Corps et son Sang, est un autre élément qui peut servir pour faire saisir l’unité de la célébration.


L’unité dans le silence

Mon expérience liturgique personnelle, comme membre de l’assemblée, m’a conduit à beaucoup apprécier l’aménagement de temps de silence significatifs dans la liturgie après l’homélie et la communion. L’unité d’une assemblée dans la prière devient presque plus audible dans le silence que dans les acclamations, et la présence réelle du Christ dans son Corps-Église devient presque palpable quand les membres de ce Corps s’unissent silencieusement devant lui. Une assemblée pourra mieux percevoir l’unité de toute la célébration si elle prend l’habitude d’intégrer un temps d’adoration silencieuse tant dans la liturgie de la Parole que dans la liturgie eucharistique. Un seul Christ, une seule Présence — dans la Parole et dans le Sacrement —, une seule adoration. Cette pratique a de plus l’avantage de bien ancrer dans la célébration communautaire ces prolongements personnels que sont la lectio divina et l’adoration eucharistique.


L’unité du Pain de Vie

On peut donc discerner dans la célébration plusieurs éléments qui soulignent l’unité fondamentale des « deux tables », notamment les processions, l’autel, les acclamations au Christ, les temps de silence et d’adoration. On pourrait aussi parler de l’unité de toute la liturgie dans la prière trinitaire — du signe de croix initial à la bénédiction finale — et du rôle du prêtre qui préside in persona Christi, sans oublier l’assemblée elle-même. En effet, puisque toute célébration liturgique est « oeuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église » (9), cette assemblée, comme manifestation locale de l’Église Corps du Christ, est peut-être bien le signe principal de l’unité de la célébration.

Mais en fin de compte, l’image qui, à mon avis, exprime le mieux cette « unité des deux tables » se trouve dans le célèbre discours de Jésus à la synagogue de Capharnaüm (Jean 6, 22-71).

En des termes que l’évangile de Jean a aussi utilisés dans son prologue pour parler du Logos-Verbe de Dieu, Jésus s’identifie au pain de Dieu « qui descend du ciel et donne la vie au monde » (Jean 6,33). Le Pain de vie, c’est donc d’abord la Parole de Dieu elle-même, reconnue dans le Fils Unique, le Verbe fait chair. (Jean 1,14).

Puis, dans un enseignement si surprenant qu’il troublera bien des disciples — au point où beaucoup le quitteront (Jean 6, 66) —, Jésus enchaîne en disant que « le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. (...) Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson » (6, 51 et 55). Le Pain de vie est à la fois le Logos-Parole descendu du ciel et le Corps du Christ donné en nourriture de vie éternelle.

En définitive, si les deux parties de la messe sont « si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte » (3), si on peut dire avec Jean-Paul II qu’« à chaque Messe, la liturgie de la Parole de Dieu précède la liturgie eucharistique dans l'unité des deux “tables” » (4), c’est qu’au fond les deux tables sont, l’une et l’autre, celle de l’unique Pain de Vie, Verbe et Agneau de Dieu.



Notes


(1) Les trois astronautes de la mission Apollo 8 étaient Frank Borman, James A. Lovell et William A. Anders. — L’émission avait soulevé une controverse aux États-Unis, une militante laïque ayant intenté une poursuite en justice contre la NASA. Les astronautes avaient par la suite reçu instruction de s’abstenir de manifestations religieuses pendant leurs missions. — Pour la vidéo de l’émission de Noël d’Apollo 8, voir: Apollo 8 - Leaving the Cradle. Coffret de 3 DVDs. Spacecraft Films, 2002. (www.spacecraftfilms.com).

(2) Cet astronaute était Edwin Eugene « Buzz » Aldrin Jr., copilote de Neil A. Armstrong lors de l’atterrissage sur la lune du module lunaire Eagle, le 20 juillet 1969. Suite à la controverse soulevée quelques mois plus tôt par la lecture biblique d’Apollo 8, cette brève liturgie de la Cène n’avait pas été portée à la connaissance du public. C’est seulement vingt ans plus tard qu’Aldrin l’a racontée dans ses mémoires. Voir: Buzz ALDRIN et Malcolm McCONNELL, Men From Earth. New York, Bantam Books, 1989, pages 239-240. Voir aussi: The Apollo Lunar Surface Journal ( www.hq.nasa.gov/alsj ); la liturgie de la Cène a lieu au chrono 105:26:08 de la mission Apollo 11 (voir: www.hq.nasa.gov/alsj/a11/a11.postland.html )
BR>(3) Constitution de Sacra Liturgia (Sacrosanctum Concilium) du Concile Vatican II, 1963, no 56.

(4) Jean-Paul II, Lettre apostolique Mane nobiscum Domine, 2004, no 12.

(5) De la prière de la dédicace d’un autel. Voir: Cérémonial des évêques. Desclée-Mame, 1998, 6e partie, chapitre 11.

(6) Il est intéressant de noter que la Présentation générale du missel romain identifie clairement les deux parties de la messe mais emploie ensuite une formule au singulier pour parler de la table: « La messe comporte comme deux parties: la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique; mais elles sont si étroitement liées qu’elles forment un seul acte de culte. En effet, la messe dresse la table aussi bien de la parole de Dieu que du Corps du Seigneur, où les fidèles sont instruits et restaurés. » (PGMR, no 8, devenu le no 28 dans l’editio tertio typica.)

(7) Sacrosanctum Concilium, no 7.

(8) L’expression « présence réelle par excellence » est de Paul VI dans son encyclique sur l’Eucharistie, Mysterium Fidei (1965): « On reste émerveillé devant ces divers modes de présence du Christ et on y trouve à contempler le mystère même de l’Église. Pourtant bien autre est le mode, vraiment sublime, selon lequel le Christ est vraiment présent à l’Église dans le Sacrement de l’Eucharistie. (...) Cette présence, on la nomme “réelle”, non à titre exclusif, comme si les autres présences n’étaient pas “réelles”, mais par excellence ou “antonomase”, parce qu’elle est substantielle, et que par elle le Christ, Homme-Dieu, se rend présent tout entier. »


(9) Sacrosanctum Concilium, no 7.



Juillet 2007