Article publié dans le dossier
“l’Église, lieu d’expérience spirituelle”
dans le numéro de juillet-août 2006
de la revue Prêtre et Pasteur.
( pretreetpasteur@biz.videotron.ca )

Spirituels d’expérience


Dieu blessé,
Tu n’as plus d’autre Parole
Que cet homme humilié
Sur le bois qui t’expose au calvaire!
Tu dis seulement
L’appel déchirant
D’un Dieu qui apprendrait la souffrance!

R/ Explique-toi par ce lieu-dit:
Que l’Esprit parle à notre esprit
dans le silence!

Dieu vaincu,
Tu n’as plus d’autre Parole
Que ces corps décharnés
Où la soif a tari la prière.
Tu dis seulement:
Je suis l’innocent
À qui tous les bourreaux font violence.

R/ Explique-toi par ce lieu-dit:
Que l’Esprit parle à notre esprit
dans le silence!
(1)


Cette hymne de Didier Rimaud, que la liturgie des Heures ramène régulièrement le vendredi, me touche toujours profondément. Son rythme envoûte. Ses images surprennent. Elle me semble appeler le silence et celui qui la suit me paraît d’une densité peu commune. On voudrait qu’il se prolonge.

Strophe après strophe, le poète invoque Dieu par-delà sa mystérieuse retenue: Dieu caché..., lance-t-il, Dieu livré... Dieu blessé... Dieu vaincu... Dieu sans voix... Dieu secret...

Strophe après strophe, des scènes déconcertantes s’offrent comme seule Parole d’un Dieu qui ne veut se dire autrement: le corps partagé porté à nos lèvres, la coupe du sang versé, l’homme humilié sur le bois du calvaire, le signe levé sur la pierre angulaire, le livre scellé, les corps décharnés où la soif a tari la prière...

L’effet cumulatif me bouleverse chaque fois et me donne envie de crier le refrain qui somme Dieu de résoudre l’énigme des images: “Explique-toi!”

Tombe alors le trait qui nomme le lieu où tout se joue, ce colloque insondable où Dieu répond: Que l’Esprit parle à notre esprit dans le silence!

L’Esprit. Non pas seulement le Souffle dont le Peuple de Dieu avait déjà pressenti l’action dans son histoire — la rouah biblique — mais encore et surtout cet Esprit-de-Sainteté, cet Esprit-Saint annoncé, envoyé, répandu qui fait entendre de nouveau la Parole du Fils et résonner dans le coeur l’invocation filiale: “Abba!”

L’Esprit. Les Latins disaient Spiritus. Nous en avons fait spirituel et spiritualité.

L’Esprit. Celui qu’Irénée de Lyon, au deuxième siècle, appelait l’autre main de Dieu, la première étant le Fils-Parole. Dieu, disait-il, agit toujours avec ses deux mains.

L’Esprit. Celui dont Hilaire de Poitiers, au quatrième siècle, faisait la clé de notre “sens spirituel”, comparant l’usage de notre esprit, pour connaître Dieu, à celui de nos autres sens pour connaître le monde. S’il n’y a pas de lumière, expliquait-il, j’aurai beau essayer de me servir de mes yeux, dans le noir je ne verrai rien. De même, s’il n’y a aucun son ou aucune odeur, mes oreilles ou mon nez ne me seront d’aucune utilité. Mais quand vient la lumière, ou la musique, ou les parfums, je peux me servir de mes sens à volonté et jouir pleinement des beautés qu’ils me révèlent. Il en est de même, concluait-il, dans le domaine spirituel. Laissé à lui-même, mon esprit est aveugle. Rien de Dieu ne lui est accessible. Mais que vienne le Don de Dieu, l’Esprit-Saint, et il sera inondé de lumière. (2)

J’aime bien cette image pour comprendre l’essentiel de la spiritualité et de la vie spirituelle: j’ouvre mon esprit à l’Esprit-Saint, comme j’ouvre mes yeux à la lumière et mon cœur à l’amour. Esprit-Saint... Spiritus sanctus... Spiritualité... La vie spirituelle comme accueil permanent et émerveillé d’un Don inépuisable, toujours neuf, toujours surprenant, toujours à découvrir. Un Don qui est Dieu lui-même. Spiritualité qui est vie de l’esprit, dans l’Esprit. Ou, pour reprendre les mots de Jean-Paul II, spiritualité qui est “non pas une part de la vie, mais la vie tout entière guidée par l’Esprit-Saint”. (L’Église en Amérique, no 29)

Une vie tout entière guidée par l’Esprit-Saint. Toute la vie entraînée par le Souffle de Dieu dans le tourbillon de l’amour trinitaire: le Père éternel vient à nous en Jésus; Jésus nous donne l’Esprit-Saint; l’Esprit-Saint nous entraîne avec le Fils dans le sein du Père. Le Mystère intime de Dieu devient notre environnement, notre maison, notre “milieu” disait Teilhard de Chardin (“le Milieu divin”).

L’expérience spirituelle ainsi comprise s’inscrit dans la durée. Elle est, selon l’expression biblique, une “marche avec Dieu”. Non pas un événement ponctuel, si intense soit-il, mais un être-avec, un échange, une mystérieuse complicité. “Que l’Esprit parle à notre esprit dans le silence”, chante le poète. Dans ce contexte, je préfère entendre le mot “expérience” non pas au sens d’événement intense et marquant, mais plutôt en référence à l’expérience des maîtres, des saints et des familles spirituelles qui ont réussi le test de la durée: l’expérience qui s’acquiert avec le temps, la pratique, l’effort, voire les cheveux gris. L’expérience qui dure, qui s’approfondit, qui se développe dans la fidélité et le cheminement. Une expérience qui peut inclure, bien sûr, des sommets, des moments forts qui marquent la vie et la mémoire à tout jamais mais qui ne sont que des cadeaux et des caresses de Dieu, des provisions pour la route. Ce qui compte, au fond, n’est pas de “faire des expériences spirituelles”, mais de devenir “des spirituels d’expérience”.

Une telle “spiritualité d’expérience” n’est pas le confortable cocooning qui, sur les rayons populaires des librairies, se présente parfois comme spiritualité. Bien sûr, les voies qui conduisent au seuil du Mystère de Dieu sont nombreuses. Loin de moi l’idée de restreindre le champ d’action de cet Esprit-Saint qui “souffle où il veut”. L’intérêt pour la vie intérieure et la recherche de calme et de sources d’inspiration peuvent être de merveilleuses occasions de mise en route spirituelle. Mais les identifier à l’essence de la spiritualité pourra conduire à des impasses, à des culs-de-sac, ne serait-ce que parce que surgiront toujours la souffrance, le mal et le péché, inévitables et incontournables réalités sur la route des “spirituels d’expérience”.

Le livre des Psaumes est un bon endroit pour en faire l’apprentissage. Il est en effet parsemé de cris qui viennent troubler la paix et la tranquillité que nous aimons associer à la quête spirituelle. Ces cris surgissent la plupart du temps quand la personne qui prie se plaint de persécutions et demande à Dieu de venir à son secours en écrasant ses ennemis. Les Psaumes nous rappellent ainsi que prier, ce n’est pas s’isoler dans un confort douillet et rassurant. Quand on entre en prière, on se glisse dans cette grande communion où, même à distance, mystérieusement unis par l’Esprit-Saint, nous sommes tous ensemble devant le Seigneur. Et il y a toujours quelque part, au même moment, quelqu’un qui souffre, qui appelle au secours, qui hurle son désespoir, sa douleur, sa colère. Quelqu’un qu’on torture, par exemple. Ou des parents qui apprennent que leur enfant a été enlevé, maltraité, violé, tué. Ou des victimes de la guerre, de persécutions, d’actes terroristes. Ou des désespérés qui se sentent rejetés de tous.

L’expérience spirituelle chrétienne authentique inclut ces temps difficiles où l’obscurité domine, où le désespoir guette, où le coeur est vide, froid ou angoissé. Ces fractures, ces blessures, ces ruptures sont autant de cris, d’appels, de soifs inassouvies. Ces vides, ces sécheresses, ces chutes, ces fautes sont des moments-clés de l’expérience spirituelle. Avoir soif de Dieu, penser l’avoir perdu ou même se sentir abandonné par lui comme Jésus sur la croix, c’est aussi être complètement ouvert à sa venue. “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi!”, s’écria un jour Jésus au Temple. Et saint Jean commente: “Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui”. (Jean 7,37-39)

Il est très significatif que la Bible se termine par le dialogue en lequel culmine le livre de l’Apocalypse:

— “ Moi, Jésus, j’ai envoyé mon Ange
publier chez vous ces révélations
concernant les Églises.
Je suis le rejeton de la race de David,
l’Étoile radieuse du matin.”

L’Esprit et l’Épouse disent:
— “Viens!”

Que celui qui entend dise:
— “Viens!”

Et que l’homme assoiffé s’approche,
que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie,
gratuitement.”
(Ap 22, 16-17)

La Bible se termine donc avec la promesse de l’eau de la vie — c’est l’Esprit, nous dit saint Jean. Et cette promesse répond à l’appel conjoint de l’Esprit et de l’Épouse: “Viens, Seigneur Jésus!” Ce cri résume toutes les attentes, toutes les soifs de Dieu, toutes les recherches spirituelles.

Cette Épouse qui appelle son Seigneur, c’est le Peuple de Dieu, l’Église. Sa prière, suscitée et portée par l’Esprit, donne la réponse ultime à toutes nos quêtes. L’Église-Épouse est le lieu premier où coule l’eau de la vie, où la soif est assouvie. Corps du Christ et Temple de l’Esprit-Saint, elle est elle-même l’expérience spirituelle chrétienne fondamentale.


Bertrand Ouellet
directeur général, Communications et Société



(1) Strophes et refrain de l’hymne Dieu caché, de Didier Rimaud, proposée dans la Liturgie des Heures pour l’Office des lectures du vendredi de la première semaine.

(2)
La référence à saint Hilaire renvoie à son Traité sur la Trinité. La liturgie propose le passage où il est question des yeux, des oreilles, du nez et de l’esprit le vendredi de la septième semaine du Temps pascal, à l’Office des lectures.