Benoît XVI et le langage de la création:
une compréhension de la personne humaine qui dérange
par Bertrand Ouellet
Secrétaire général
de lAssemblée des évêques catholiques du Québec
«Il est tout aussi important de préserver lhumanité des comportements homosexuels que de sauver la forêt tropicale», aurait déclaré le pape Benoît XVI quelques jours avant Noël. Cest du moins ce quont affirmé plusieurs de nos médias, reprenant un texte dune agence de presse internationale.
La nouvelle a vite pris de lampleur et plusieurs commentateurs ont emboîté le pas, sen prenant souvent durement au Pape et à lÉglise catholique. «Ce sont des commentaires de ce genre qui justifient la persécution homophobe dans les écoles», renchérit une militante sur un blogue. Bientôt, un journal web donne à laffaire des proportions historiques: «La compréhension de lhomosexualité par la religion catholique ne rejoint pas celle des sciences humaines. Revit-on encore aujourdhui la tragédie de Galilée?»
Et dautres en rajoutent, comme ce courrier dun lecteur paru dans un quotidien: «Quelques jours avant Noël, Benoît XVI faisait une violente sortie contre lhomosexualité et les mariages de même sexe.» Le Pape aurait employé un «genre de métaphore à portée cosmique» emprunté au «style prophétique et apocalyptique traditionnel» pour affirmer que «les homosexuels sont les polluants qui mènent la société à son autodestruction.»
Ailleurs, un pasteur sent même le besoin de défendre contre les attaques papales les gens quil rencontre dans son ministère: «Je connais une multitude de personnes homosexuelles, seules ou en couple. Ce que je remarque surtout, cest leur sens spirituel. Elles font aisément preuve damour, de générosité et dengagement au service des autres: travail et bénévolat, dans la cité comme dans lÉglise. On est ici bien loin de la dépravation et de la perversion.»
Violente sortie. Persécution homophobe. Tragédie de Galilée. Pollution. Dépravation. Perversion... Les mots semblent excessifs. Les propos de Benoît XVI étaient-ils vraiment de nature telle quon doive réagir de la sorte? Qua-t-il dit, au juste?
La joie des jeunes, fruit de lEsprit Saint
Cétait le 22 décembre. Le Pape prenait la parole dans le cadre de sa rencontre traditionnelle avec le personnel de la curie romaine les bureaux et services du Saint-Siège, au Vatican pour léchange des voeux de Noël.
Faisant un survol rapide des grands événements et anniversaires de lannée 2008 notamment le synode sur la Parole de Dieu et ses voyages aux États-Unis, en France et en Australie Benoît XVI sarrête plus longuement sur la signification du rassemblement de centaines de milliers de jeunes à Sydney, en juillet dernier, pour la célébration de la Journée mondiale de la jeunesse. À ses yeux, une telle manifestation de la foi en public «interpelle désormais tous ceux qui tentent de comprendre le temps présent». Et il pose la question: «Quelle est donc la nature de ce qui a lieu au cours dune Journée mondiale de la jeunesse? Quelles sont les forces qui agissent?»
Non satisfait des «analyses en vogue» selon lesquelles les célébrations entourant la JMJ seraient à comprendre «comme une variante de la culture moderne des jeunes, comme une sorte de festival rock en version ecclésiale avec le Pape comme star», le Saint-Père estime quon ne peut saisir la spécificité de ces journées quen considérant lensemble de la démarche des jeunes, à savoir le long chemin intérieur et extérieur qui les a préparés et conduits à la JMJ, en contemplant en route la Croix du Christ, avec Marie. Et ce qui fait la spécificité de lensemble, selon lui, cest la joie si caractéristique qui sen dégage, cette joie unique qui est le fruit de lEsprit Saint.
Ainsi revenu au thème central des journées de Sydney lEsprit Saint , le Pape amorce une réflexion sur ce quil appelle quatre dimensions de la pneumatologie: la foi dans lEsprit créateur, le lien entre lEsprit Saint et la Parole de Dieu, laspect inséparable du Christ et de lEsprit Saint et, enfin, la connexion entre lEsprit Saint et lÉglise. Cest le développement sur la première de ces quatre dimensions la foi en lEsprit Saint créateur qui fournit le contexte des affirmations qui ont suscité la controverse.
La Parole de Dieu inscrite dans la nature et dans la personne humaine
«La foi dans l'Esprit créateur est un contenu essentiel du Credo chrétien.» Elle implique que «la nature est structurée de manière intelligente». Cest sans doute là la thèse centrale de lallocution du Saint-Père. «Le fait que la matière contient en soi une structure mathématique, dit-il, est le fondement sur lequel reposent les sciences de la nature modernes. Ce n'est que parce que la nature est structurée de manière intelligente, que notre esprit est en mesure de l'interpréter et de la remodeler activement.» Et dans cette structure intelligente, lEsprit Saint a inscrit «une orientation éthique..., la route de la voie juste».
Or si cela est vrai pour la nature en général, ce lest dautant plus pour lêtre humain: sil faut donc une écologie de la création pour respecter la structure inscrite dans la nature par le Créateur, à plus forte raison est-il nécessaire «qu'il existe quelque chose comme une écologie de l'homme».
De là découle une conviction fondamentale: «Il ne s'agit pas d'une métaphysique dépassée si l'Église parle de la nature de l'être humain comme homme et femme et demande que cet ordre de la création soit respecté. Ici, il s'agit de fait de la foi dans le Créateur et de l'écoute du langage de la création, dont le mépris serait une autodestruction de l'homme et donc une destruction de l'uvre de Dieu lui-même.»
Benoît XVI insiste: lÉglise ne peut garder le silence sur ce sujet car il ne sagit pas là dune question secondaire. «Le témoignage en faveur de l'Esprit créateur présent dans la nature dans son ensemble et de manière particulière dans la nature de l'homme, créé à l'image de Dieu, fait partie de l'annonce que l'Église doit apporter.» Et dans cette perspective, le mariage «c'est-à-dire le lien pour toute la vie entre un homme et une femme» apparaît comme un «sacrement de la création».
Au cur du sujet: la notion de «genre»
Dans la foulée des débats sur la redéfinition légale du mariage pour y inclure les unions de deux personnes de même sexe, ce rappel de la vision catholique des choses a pu être compris comme une «sortie» du Saint-Père contre lhomosexualité. Mais une lecture attentive du texte qui simpose toujours quand lauteur a été le professeur Joseph Ratzinger oblige à corriger cette conclusion hâtive.
De fait, nulle part dans ce discours, le Pape ne parle explicitement de lhomosexualité ou des personnes homosexuelles. Ce nest pas son propos. Ce sur quoi il sarrête un moment, cest la notion de «genre» (gender).
Cette notion a été développée dabord dans le monde anglophone et circule depuis quelques dizaines dannées. Au lieu denvisager lidentité sexuelle dune personne seulement à partir de sa réalité biologique, les concepts de gender et didentité de genre incluent les comportements, les modes dexpression et les rôles quon associe aux hommes ou aux femmes dans telle ou telle communauté et qui sont généralement le résultat de facteurs sociaux et culturels liés au milieu, à léducation et aux conditions de vie.
Au niveau international, plusieurs organisations utilisent couramment la thématique du gender dans leur analyse des inégalités associées aux problèmes de développement. Lexpression Gender Mainstreaming sest imposée et revient un peu partout pour décrire les stratégies de promotion de légalité des hommes et des femmes. Même lorganisation catholique Caritas Internationalis a mis sur pied un groupe de travail sur le sujet le Gender Working Group et publié en 2007 un guide intitulé Guide on Gender Strategies.
Des compréhensions différentes du «genre»
Mais si tous utilisent les mêmes mots genre, gender , tous ne les comprennent pas de la même façon. Il sest développé un courant de pensée selon lequel lidentité de genre ne devrait pas être considérée comme déterminée par une donnée naturelle le sexe de la personne mais comme une «construction» culturelle, doù lemploi dans ce contexte du mot «constructionnisme». Lenvironnement social, le milieu de vie, ainsi que lhistoire et les choix personnels seraient ultimement les facteurs constitutifs de cette identité. À la limite, dit-on, on ne naît pas homme ou femme, on le devient.
Divers mouvements daffirmation et de revendication ont trouvé là inspiration et argumentaire. Publications, émissions, films et talk-shows de tous genres ont peu à peu accoutumé lopinion publique à cette vision de la personne et, souvent, les politiciens ont suivi.
Cest là que Benoît XVI exprime son désaccord. Il ne souscrit pas à cette interprétation «constructionniste» de la notion de genre et il le dit sans détour: «Ce qui est souvent exprimé et entendu par le terme "gender", se résout en définitive dans l'auto-émancipation de l'homme par rapport à la création et au Créateur. L'homme veut se construire tout seul et décider toujours et exclusivement tout seul de ce qui le concerne. Mais de cette manière, il vit contre la vérité, il vit contre l'Esprit créateur. Les forêts tropicales méritent, en effet, notre protection, mais l'homme ne la mérite pas moins en tant que créature, dans laquelle est inscrit un message qui ne signifie pas la contradiction de notre liberté, mais sa condition.»
On peut comprendre la vive réaction suscitée ici et là par ces propos du Saint-Père, car il conteste une idéologie assez répandue. Mais ce serait une erreur de conclure quil parlait spécifiquement de lhomosexualité. La notion de genre ne se réduit pas à lorientation sexuelle ou au seul binôme homo- ou hétérosexualité. Cest une vision globale de la personne humaine qui est en jeu.
Benoît XVI sinscrit dans un autre courant de pensée, qui sest aussi développé au cours des dernières décennies et qui sépanouit maintenant dans la théologie du corps dont Jean-Paul II a jeté les bases.
Un regard révolutionnaire sur la sexualité humaine
La théologie du corps. Le biographe de Jean-Paul II, le théologien américain George Weigel, en a parlé comme «dune des reconfigurations les plus audacieuses de la théologie catholique depuis des siècles», «une sorte de bombe à retardement réglée pour exploser, avec des conséquences spectaculaires, pendant le troisième millénaire de lÉglise». (1)
Déjà dans son livre Amour et responsabilité, publié en 1960 alors quil était évêque auxiliaire à Cracovie, en Pologne, Karol Wojtyla avait osé présenter lamour sexuel humain comme une icône de la vie intérieure de Dieu en sa Trinité. Devenu Pape, il développerait éventuellement cette compréhension de la sexualité humaine, entre 1979 et 1984, dans une série historique de 129 catéchèses pontificales (2) dont le potentiel révolutionnaire est encore largement inconnu par la grande majorité des catholiques, y compris des pasteurs.
Jean-Paul II donne au corps sexué une importance que nul théologien ne lui avait donnée auparavant. Le corps, dit-il, révèle la personne. Loin dêtre des constructions socioculturelles, la masculinité et la féminité sont linscription par le Créateur dans les fondements même des personnes jusque dans leur chair de vocations irréductibles lune à lautre et destinées, dans leur rencontre, à rendre sacramentellement présentes au monde «limage et la ressemblance» de Dieu. Être homme ou être femme est un charisme, un don de Dieu et une mission.
Cest sur cette toile de fond théologique brossée par son illustre prédécesseur que Benoît XVI parle maintenant du mariage pour la vie entre un homme et une femme comme dun «sacrement de la création» et de la personne humaine comme dune «créature dans laquelle est inscrit un message qui ne signifie pas la contradiction de notre liberté, mais sa condition».
Les hauts cris poussés à la suite de lallocution du 22 décembre de Benoît XVI sont peut-être des signes avant-coureurs de la réception que lon fera à la théologie du corps, dans certains milieux, à mesure quelle sera assimilée et intégrée à la parole et à la pratique chrétiennes. Elle sera peut-être dabord, dans le monde actuel, la voix isolée si dérangeante quon cherchera à la discréditer par tous les moyens. Daucuns évoquent le souvenir de laffaire Galilée, mais à bien y penser, on peut se demander qui est maintenant dans le rôle du penseur original qui sort des sentiers battus de lopinion commune et quon tente de réduire au silence.
Bertrand Ouellet
30 janvier 2009
Notes
(1) George Weigel, Witness to Hope. The Biography of Pope John Paul II. New York, Cliff Street Books / Harper Collins, 1999. pp. 336 et 343 (notre traduction).
(2) Ces catéchèses sont aujourdhui publiées en un seul volume. Une traduction française est parue en 2004, aux Éditions du Cerf, sous le titre Homme et femme il les créa. Une spiritualité du corps.