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Conférence de clôture au
Congrès mondial 2007
de lUnion catholique internationale de la presse (UCIP)
Université Bishops, Sherbrooke, Québec,
le jeudi 7 juin 2007.
Texte publié dans:
La Documentation catholique no 2389 (4 novembre 2007).
Voir aussi: Éditorial de la DC et Présentation du dossier de la DC
Médias et religion à lère du zap et du clic:
limpact de la révolution numérique
Risques et chances pour une parole sur lexpérience chrétienne
dans la culture médiatique actuelle
par Bertrand Ouellet
directeur général
Communications et Société (Montréal, Québec)
(Pour voir ce document en format "pdf" prêt pour l'impression,
veuillez cliquer ici. )
Quand les organisateurs de ce congrès mont invité à prononcer la conférence de clôture, ils mont proposé de préparer une sorte denvoi par une réflexion générale sur la thématique principale.
Je me suis donc dabord penché sur le libellé du thème du congrès: Médias et religion: un risque ou une chance? Limpact des médias modernes sur lexpérience religieuse et la conscience sociale.
On y remarque des mots et expressions que je qualifierais de prévisibles: médias; religion; expérience religieuse; conscience sociale. Ces mots font partie de notre vocabulaire habituel et il nest pas surprenant quon les utilise dans un congrès international de communicateurs et de journalistes catholiques.
Mon attention a été retenue par dautres mots: impact; risque; chance.
Impact. Cest un mot à double sens.
Il y a un sens positif et un sens négatif.
Positif, si on évoque une influence, une impulsion qui transforme: on parlera de limpact dune idée, dune théorie, ou même dun congrès sur un milieu, une société, une Église.
Mais un impact, cest aussi un choc, une collision. Ce peut être destructeur et dangereux.
Jai deviné que la thématique du congrès jouait délibérément sur les deux significations, comme le confirme le choix des mots risque et chance.
Cette combinaison des images de collision, de risque et de chance ma fait penser à la circulation sur une autoroute. Il y a souvent des virages à négocier. À haute vitesse, cest risqué, mais cest aussi la seule façon de continuer à avancer. Tout dépendant des conditions, on peut déraper ou manquer carrément le virage, au risque de sa vie. Mais au-delà du tournant, une nouvelle route se présente quon naurait pas atteint autrement.
Jai donc choisi dutiliser cette métaphore de la route pour illustrer mon propos tout au long de cette présentation.
Sur cette route, je vais vous proposer un itinéraire en trois étapes.
Nous allons nous engager sur lautoroute de la culture actuelle. Cest là quil faut évaluer limpact des médias actuels, pour reprendre les mots de notre thème.
Dans un deuxième temps, je vais identifier sept virages sur cette autoroute de la culture. Sept virages provoqués par des transformations dans le monde médiatique. Sept virages à risque. Sept virages quil faut malgré tout négocier.
Enfin, je parlerai de chances, doccasions à ne pas manquer, et pour rester dans lanalogie de la route, je les décrirai comme des pistes à explorer pour ouvrir de nouvelles routes. Jen identifierai cinq.
Trois étapes, donc. Limpact. Les virages. Les pistes à explorer.
I. Limpact
Je vais aborder cette question à petite échelle.
À partir dune expérience personnelle récente.
Jai le même âge que la télévision. Je suis né à peu près en même temps quelle est apparue ici au Canada. Elle fait partie de mes plus lointains souvenirs denfance. Je nai pas connu la vie sans elle.
On a dit quà cause de cela, ma génération était très différente de celle de mes parents.
Que nous ne voyons pas le monde de la même façon.
Que nous vivons autrement.
Que nous pensons, même, autrement.
Nous sommes, en quelque sorte, les enfants de la télévision. Elle fait partie de notre culture maternelle. Les médias de masse sont notre environnement naturel.
Vous devinerez alors ma réaction quand jai vu, il y a quelque temps, un rapport de la firme IBM dont le titre commençait par les mots: La fin de la télévision... Dun coup, je me suis senti comme le témoin dune époque révolue.
À vrai dire, le titre complet était: La fin de la télévision telle que nous la connaissons. (The End of Television As We Know It) (1)
Le rapport analyse la progression constante dun nouveau type de téléspectateur.
Un téléspectateur plus actif que passif.
Un téléspectateur qui utilise au maximum les nouvelles technologies pour accéder aux contenus vidéos qui lintéressent.
Un téléspectateur qui préfère les canaux spécialisés.
Un téléspectateur qui opte souvent pour le téléchargement par Internet.
Ce public, jeune et en croissance, se reconnaît de moins en moins dans la télévision traditionnelle. De fait, il est en train de lui échapper.
En réaction et en réponse, la télévision se spécialise.
Loffre se fragmente en une multitude de canaux pour essayer de rejoindre et de séduire ces auditoires devenus exigeants et sélectifs.
Cette multiplication de chaînes aux sujets parfois très pointus plonge les diffuseurs traditionnels dans une douloureuse crise didentité et remet en question leur rôle et même leur existence.
Doù la conclusion: on entrevoit la fin de la télévision telle que nous la connaissons.
Mais ce nest pas seulement de la télévision quil est question. Lirruption des nouvelles technologies numériques est en train de bouleverser tous les médias dits traditionnels. Si on cherche un impact, il faut commencer par là.
Ce que nous sommes en train dobserver et de vivre nest pas un changement dû à la concurrence dun nouveau média de masse qui chercherait sa place en tassant les autres. Il ne sagit pas seulement de lajout dInternet dans le panorama des médias. Il sagit plutôt dune transformation qui touche tous les médias en place et les oblige à se redéfinir et à chercher de nouveaux créneaux.
Ainsi, la radio subit, entre autres effets, le choc (limpact) de la baladodiffusion (podcasting). Les conceptions mêmes de programmation et dhoraire de diffusion sont ébranlées. La nouvelle génération (la génération du iPod et du MP3 ) est en train de sapproprier ce média, en lien avec Internet, dune toute nouvelle façon. Cest tout un impact. La radio ne sera plus la même.
Le cinéma puise de plus en plus aux possibilités offertes par les puissantes technologies numériques. Il cherche à plaire à un public familier des jeux vidéos et des réalités virtuelles interactives. Les salles de cinéma se subdivisent en complexes de salles plus petites. Elles se transforment en vastes centres de divertissement et offrent des produits sur mesure à leurs divers publics-cibles. Lindustrie du cinéma ne sera plus la même.
Le journalisme, écrit et électronique, subit lassaut combiné (limpact) du multimédia, du marketing et dInternet. Il se voit profondément remis en question par larrivée en force des carnets personnels (logs) sur le web les weblogs devenus les blogs et par lomniprésence des téléphones-cellulaires-devenus-caméras dont les reportages-vidéos font le tour de la planète avant même que les émissions dinformations aient eu le temps de prendre lantenne.
On assiste à la redéfinition ou même à la disparition des frontières entre médias:
- on achète des émissions de télévision sur disques à la librairie;
- on prend des photos avec son téléphone;
- on télécharge et on écoute des chansons sur ordinateur;
- on téléphone en passant par le câblodistributeur de télévision...
Je veux citer ici quelquun que plusieurs dentre vous connaissent sans doute bien: le Père Pierre Babin, oblat français, qui il y a quelques années est venu sadresser à lassemblée plénière des évêques du Canada pour leur parler des transformations en cours dans le monde des médias.
Mes réflexions, mes convictions partent de cette thèse fondamentale de McLuhan : l'élément le plus déterminant pour changer les cultures et les civilisations ne sont pas les idéologies, les guerres ou les religions, mais une nouvelle technologie de communication. Ce sont les technologies de communication qui structurent les sociétés : quand survient une nouvelle technologie de communication, la société s'en trouve remodelée, tout comme l'Église. Hier, c'était l'imprimerie, aujourd'hui, c'est l'électronique. (...) La culture de l'électronique est sur le point d'envahir le monde entier à une vitesse jamais connue dans l'histoire. Je reprends ici les paroles de McLuhan : Je ne suis pas pessimiste, je suis apocalyptique ! (2)
Les évêques du Québec venaient de publier un document important qui allait dans la même direction:
Au XVe siècle, écrivaient-ils linvention de limprimerie constitua une révolution. (...) Nous sommes aujourdhui en présence dune révolution du même ordre. Les nouvelles technologies de linformation changent de manière radicale le rapport au savoir. (3)
Des changements de cet ordre sont donc très rares. Avant limprimerie, il faut probablement remonter à linvention de lalphabet pour en trouver un qui soit comparable.
La génération du zap et du clic celle qui zappe les émissions de télévision et clique sur le web a pris lhabitude de trouver dans la galaxie médiatique tout ce quelle veut, sur demande et sur mesure. On écoute et on regarde seulement ce qui nous convient et on zappe le reste. Certains y voient le début de la fin de la notion de culture de masse. Les médias spécialisés, fragmentés et sur mesure déplaceraient progressivement les traditionnels médias de masse.
Cétait notamment, en janvier 2004, la conclusion de la revue américaine TIME dans sa traditionnelle revue de lannée dans une analyse intitulée Has the mainstream run dry?. Traduction libre: Est-ce que le grand fleuve de la culture de masse est en train de sassécher ?
Devant le déclin marqué, en 2003, des auditoires des grands réseaux de télévision, les auteurs concluaient à the end or at least the extreme makeover of the mass-media audience as we have known it et ils posaient la question: What does mass culture without the masses look like? À quoi ressemblerait la culture de masse sil ny avait plus de masses?
La culture de masse était une anomalie du 20e siècle. (...) Elle sest développée seulement parce que la technologie de communication de masse a été inventée avant la technologie permettant le choix de masse. Et son déclin va de pair avec ce monde qui est de plus en plus décentralisé, atomisé et à la carte.
Citation originale:
Its worth remembering that mass culture was a 20th century anomaly. (...) Mass culture... developed only because the technology for mass communication was invented before the technology for mass choice. (...) And its decline is in synch with a world that is increasingly decentralized, atomized and à la carte. (4)
Larrivée des nouvelles technologies numériques engendre donc une sorte donde de choc, une vague déferlante qui ne laisse rien inchangé. Cest dans ce nouvel univers des médias, dans cette culture médiatique en profonde mutation au point où la notion même de culture de masse est remise en question que se posent désormais nos questions sur la religion et les médias.
Parler dimpact des médias actuels, cest donc dabord et surtout parler de limpact de la révolution actuelle dans le monde des médias.
Limpact de la révolution numérique sur les communications.
Mais aussi, limpact de la révolution numérique sur la culture.
Et, oui, limpact de la révolution numérique sur lexpérience religieuse qui se vit dans cette culture en cours de transformation.
La plupart dentre vous avez probablement souvent entendu cette fameuse citation de lencyclique Redemptoris Missio, de Jean-Paul II, sur la nouvelle culture engendrée par les médias.
Permettez-moi de la citer:
Il ne suffit donc pas dutiliser [les médias] pour assurer la diffusion du message chrétien et de l'enseignement de l'Église, mais il faut intégrer le message dans cette nouvelle culture créée par les moyens de communication modernes. C'est un problème complexe car, sans même parler de son contenu, cette culture vient précisément de ce qu'il existe de nouveaux modes de communiquer avec de nouveaux langages, de nouvelles techniques, de nouveaux comportements. (5)
Dans la perspective évoquée ici par Jean-Paul II, on peut dire que limpact de la révolution numérique dans le monde des médias se traduit par une transformation des langages et des comportements.
Et donc, toute personne qui a comme fonction, comme profession ou comme ministère de parler à la culture contemporaine doit maîtriser ces nouveaux langages et comprendre ces nouveaux comportements.
Voilà précisément où se pose la question de limpact, des risques et des chances qui nous préoccupe aujourdhui.
Pour la plupart dentre nous, qui sommes nés avant lère numérique, il sagit dun nouvel apprentissage. Il sagit de vivre une transformation. Nouveaux langages. Nouveaux comportements. Mais, faut-il le rappeler, pour la jeune génération, cest différent. Ils sont, comme Obélix dans la potion magique, tombés dedans quand ils étaient petits. Ces nouveaux langages sont leur langue maternelle.
Cette révolution numérique est évidemment un phénomène aux multiples dimensions et aux contours mouvants. Cest à peine commencé et bien malin qui sait où ça nous conduira exactement. Pour essayer de la caractériser, jai retenu sept éléments ce sont les sept virages que jai annoncés tout à lheure sur lautoroute de la culture . Je vais les décrire brièvement et pour chacun, jarriverai à une question, une question ouverte sur les chances ou sur les risques.
II. Des virages à risque
Premier virage.
À peine engagé dans ce premier virage, je vois un pont, une passerelle qui unit les deux côtés dun ravin que jusque-là on ne franchissait pas.
Si vous êtes journaliste, vous travaillez avec un ordinateur personnel, vous êtes branché à Internet et vous gardez vos documents en format numérique. Vous êtes très familier avec le disque optique compact, le CD.
Si vous êtes un créateur, un artiste, si vous faites de la photo, de la vidéo ou du cinéma, vous travaillez avec un ordinateur personnel, vous êtes branché à Internet et vous gardez vos documents en format numérique. Vous êtes aussi très familier avec le disque optique compact.
Si vous êtes un chercheur, un scientifique, physicien ou chimiste ou ingénieur, vous travaillez avec un ordinateur personnel, vous êtes branché à Internet, etc.
Et de même si vous êtes étudiant ou musicien ou pasteur...
Pour le travail intellectuel, scientifique ou artistique; dans les arts, les sciences, les communications... on retrouve les mêmes ordinateurs, les mêmes accès à Internet, les mêmes appareils de communication, les mêmes supports pour linformation. Tous manipulent images et sons, textes et graphiques... Là où, pendant des générations, on voyait un grand fossé entre les arts et les sciences, entre les humanités et la technique, le numérique, le multimédia et les communications établissent des ponts. Les instruments et lenvironnement de travail des uns et des autres se ressemblent de plus en plus. On peut penser que cest un peu comme lorsquon parle la même langue: il est plus facile de se comprendre.
Certains ont comparé ce contexte émergent à celui de la Renaissance, où un homme comme Léonard de Vinci pouvait être à la fois à laise avec les instruments et les méthodes des arts comme avec ceux des sciences.
Donc, au niveau des instruments et de lenvironnement de travail, certaines frontières auxquelles nous étions habitués deviennent moins tranchées.
Doù la question: cela se transposera-t-il dans les façons de penser, dans les visions du monde? Quadviendra-t-il de ces fossés et dichotomies avec lesquels nous sommes familiers? Verrons-nous, par exemple, de nouveaux types dartistes ou de scientifiques, plus polyvalents, des Léonard de Vinci version troisième millénaire? Et quel impact cela aura-t-il sur les modes dexpression, sur limaginaire et sur un sujet qui nous préoccupe particulièrement, sur la façon de parler de lexpérience religieuse?
Deuxième virage.
Les technologies numériques ont généralisé la notion dinteractivité dans nos rapports avec linformation.
Il sagit là dune révolution dont nous ne mesurons pas encore limpact à long terme. Depuis toujours, nous avions accès à linformation par des documents qui ne pouvaient pas être modifiés, quils aient été gravés dans la pierre, imprimés ou fixés sur pellicule. Les erreurs, les coquilles étaient définitives. Pour retoucher un document, il fallait attendre une réédition. Dans ce contexte, il y a une sorte de rapport dautorité avec tout ce qui est imprimé ou gravé. On sait ce que signifie, dans une culture traditionnelle, la référence aux Écritures, quil sagisse de lois ou de textes religieux. Pour reprendre une répartie célèbre, ce qui était écrit était écrit.
Au contraire, à lère numérique, avec les sites Web personnels, les blogues et toutes les possibilités de léditique multimédia, ce qui est écrit nest jamais définitif et peut toujours être retouché, corrigé, effacé ou remplacé, et ce par un simple clic. Le côté positif est que lapport des lecteurs est valorisé et attendu; mais lenvers de la médaille, cest quon se permet de publier en ligne des informations partielles, incomplètes ou non vérifiées en se disant que quelquun pourra toujours corriger. Lexemple de lencyclopédie interactive Wikipédia, sur Internet, en est une illustration bien connue: tout utilisateur peut amender, ajouter ou soustraire de linformation, ce qui nous oblige à poser dune nouvelle façon la question de la valeur des sources et de léthique...
Question: Quen sera-t-il demain? Quel impact linteractivité aura-t-elle, à long terme, sur notre rapport à linformation et sur notre conception de ce qui est fiable et vrai. Et, puisque quon parle de vérité, comment des personnes ayant grandi dans cet environnement interactif aborderont-elles et recevront-elles le discours religieux?
Troisième virage.
Le concept de réalité virtuelle est un des plus étonnants qui soient apparus avec lère numérique.
Mon dictionnaire définit encore virtuel comme le contraire de réel. Mettre les deux mots ensemble, comme dans réalité virtuelle, cest un peu comme parler de lumière obscure ou de bruit silencieux.
Pourtant, les univers virtuels existant seulement sous forme de 0 et de 1 dans des circuits électroniques sont devenus bien réels pour beaucoup. À preuve, le développement fulgurant de lindustrie des jeux de simulation sur ordinateur et du phénomène du réseau Second Life. Dans ces mondes virtuels qui sont pourtant réels pour bien des gens, tout est possible. La fantaisie, la science-fiction, les phantasmes semblent se concrétiser. Le merveilleux et la magie entrent dans lordre de lexpérience.
Cela ouvre, bien sûr, des voies fascinantes pour les loisirs et la récréation, de même que pour léducation, la formation et même la thérapie. On peut, par exemple, simuler des situations dangereuses ou effrayantes et apprendre à y faire face sans se mettre vraiment en danger.
On remarque que la religion limagerie, les concepts et le langage religeux fait partie de nombreux jeux de simulation, comme on la vu aussi dans le monde de la science-fiction depuis une trentaine dannées. Dans ces mondes inventés qui paraissent réels, les prodiges et les miracles sont possibles et font pour ainsi dire partie de la vie courante, des règles du jeu.
Il y a fort à parier que bien des jeunes connaîtront ces versions virtuelles de la religion bien avant davoir entendu ou lu lÉvangile.
Question: quel en sera limpact sur leur perception du discours religieux réel? Comment interpréteront-ils, avec les repères de leur culture numérique, le langage de lexpérience religieuse? Et quelle influence cela aura-t-il sur leur propre expérience spirituelle?
Quatrième virage.
Nous pensons de plus en plus comme des souris.
Je parle, bien sûr, de ces souris qui font clic et qui depuis une vingtaine dannées sont accrochées à nos ordinateurs.
Quand nous sommes au travail, que nous écrivions, dessinions ou calculions nous avons toujours la souris en main. Pour accéder à des informations, nous cliquons. Et nous préparons nos informations pour quelles soient cliquables.
Le clic nous a habitués à relier et à organiser les informations par des liens, des hyperliens. Vous le savez, sur Internet, quand un mot est souligné, cest généralement parce quen cliquant dessus, vous aurez accès à une autre page, à plus dinformations, à des documents complémentaires. De clic en clic on peut rapidement se retrouver très loin du sujet initial et parcourir parfois de longs périples, dans un dédale de documents et de pages interreliés.
La logique qui préside à ce genre de quête dinformation est celle de lassociation des idées. Une idée en appelle une autre et, de fil en aiguille, japprofondis une question sans cependant avoir une idée claire dun début et dune fin. On est très loin de lorganisation systématique dune table des matières ou du plan dune dissertation.
Ce genre dapproche et dorganisation des contenus par association didées et par mots-clés est en train dengendrer une nouvelle façon décrire, une nouvelle façon de présenter un sujet: le plan systématique et séquentiel est remplacé par la juxtaposition de capsules thématiques, brèves. Les revues et les journaux multiplient les textes courts et les encadrés.
La suite est facile à imaginer: à force de recourir à ce modèle, on en viendra spontanément à penser et à sexprimer ainsi. Il sera intéressant de comparer les médias écrits dans dix ou vingt ans avec ceux que nous avons connus dans le passé. Déjà, lallure de la une de grands quotidiens, chez nous, se tranforme en imitation de portails Internet.
Doù la question: si on lit, si on pense et si on sexprime de plus en plus souvent par association didées plutôt que par une logique systématique, quel impact cela aura-t-il sur la culture, sur le processus créatif, sur la logique sous-jacente à nos discours et à nos échanges? Et quel impact cela aura-t-il sur le langage de lexpérience religieuse? Et surtout sur les attentes des gens par rapport à notre langage religieux?
Cinquième virage.
Quand nous écrivons, nous agissons de plus en plus comme des sculpteurs.
Comme nombre dentre vous, jai appris à composer et à rédiger bien avant lapparition des technologies numériques. À lépoque, un ordinateur, cétait un très gros appareil installé profondément dans les entrailles de lUniversité et que seuls des initiés pouvaient approcher. Il ny avait aucun rapport entre cette technologie de linformatique et le domaine de lécriture.
Sans outils informatiques, préparer un texte, un article ou une dissertation devait se faire assez systématiquement: après la phase de recherche et de réflexion, on préparait un plan, puis on rédigeait un brouillon, un premier jet. Tout naturellement, on commençait par le début.
Comme vous le savez dexpérience, les logiciels disponibles aujourdhui nous permettent dêtre beaucoup plus libres dans le processus de création. Tout au long de la phase de recherche et de réflexion, je peux déjà formuler quelques phrases, composer des paragraphes, esquisser une section en sachant quil me sera très facile dorganiser et dassembler le tout. Je sais aussi que je pourrai retoucher, ajuster, couper, insérer et peaufiner de mille façons le texte tant que je ne serai pas satisfait. Le travail devient plus intuitif et plus proche de la création artistique: jai parfois limpression dêtre comme un sculpteur devant le bloc de marbre dont il fait ressortir, petit à petit, la forme quil a déjà vue en esprit. Cest beaucoup plus facile, à lère numérique, davoir un rapport similaire avec un texte. Il y a une sorte daller-retour incessant entre loeuvre et lauteur qui permet une sorte dajustement progressif de lun à lautre. Et il devient très simple dintégrer les intuitions ou les inspirations qui peuvent survenir à tout moment du processus: il nest jamais trop tard.
Jai pris lexemple de la rédaction dun texte, mais on pourrait faire une constatation semblable partout où on utilise des logiciels pour faire oeuvre de création.
Si javais aujourdhui 20 ans, je naurais rien connu dautre. Jaurais intégré cette flexiblité et cette liberté dans la création dès ma formation. Je ne verrais pas ces technologies comme des améliorations, mais comme les outils normaux de la créativité.
Doù la question: quelles sortes de penseurs, dauteurs, quelles sortes dartistes émergeront de ce nouveau contexte? Et quel impact cela aura-t-il sur lexpression de la spiritualité? Sur la création de nouveaux modes dexpression religieuse?
Sixième virage.
Le rapport à la mémoire est en train de se modifier.
Je commence avec une expérience personnelle. Très jeune, je me suis intéressé à tout ce qui touchait lastronomie et lexploration spatiale. À lâge de quinze ans, je me suis abonné à une revue spécialisée que je reçois toujours, chaque mois (6). Jen ai conservé tous les numéros. Cette collection me permet, si je le désire, de retrouver exactement où on en était, dans les connaissances et la recherche, à tel ou tel moment des quarantes dernières années. Je peux, par exemple, sortir les numéros où il était question des expéditions sur la lune ou des premières sondes sur Mars. Je peux voir limpact considérable qua eu le télescope spatial Hubble sur la recherche et les connaissances. La série de revues est comme une trace concrète, permanente et toujours visibles des quatre dernières décennies dans ce domaine.
Si javais quinze ans aujourdhui, il est sûr que mon premier réflexe ne serait pas de mabonner au format imprimé de la revue, mais de consulter régulièrement, tous les jours, le site Internet correspondant (7). Je naurais pas à attendre un mois entre chaque parution et plusieurs mois entre un événement et le moment où il en est question dans la revue. Il est loin le temps où on attendait des semaines ou des mois avant que les photos prises par une sonde spatiale finissent par arriver dans les pages dun magazine. Aujourdhui, on les voit à mesure quelles arrivent de lespace, sur Internet.
Mais il y a un prix à payer pour tout ça. Oui, jai accès en permanence à une page daccueil continuellement mise à jour. Oui, jai accès presque instantanément aux plus récentes images, aux plus récentes découvertes. Mais je ne peux revenir en arrière. Je ne peux revoir le site tel quil était il y a quelques heures, ou hier, ou le mois passé, ou lannée dernière. Alors que, dans ma collection de revues, je peux revoir toutes les pages couvertures depuis 1969, alors que je peux retrouver chaque numéro tel quil était, alors que je peux rafraîchir ma mémoire en revenant aux sources imprimées, le site Internet, lui, est toujours au présent. Il y a, bien sûr, des archives électroniques, mais nulle part je ne peux retrouver, par exemple, la page daccueil telle quelle était il y a peu de temps. Le site est toujours au présent.
Jai pris lexemple dune revue spécialisée, mais cest vrai pour toutes les sources sur Internet. Bien sûr, cela ne fait pas disparaître les imprimés et les archives concrètes. Mais ce quil faut considérer ce sont les tendances à long terme et les habitudes des usagers, surtout de ceux qui nont pas connu autre chose.
Nous sommes passés dune ère où dominaient les médias imprimés, avec toutes leurs lenteurs et leurs contraintes mais qui saccumulaient en archives et jouaient le rôle essentiel de mémoire, à une ère où les sources dominantes sont rapidement accessibles et continuellement mises à jour mais peuvent perdre facilement la trace du passé.
Doù la question: si lère numérique est celle de linformation instantanée et au présent, comment cela affectera-t-il notre rapport à la mémoire, au passé ? Ici encore, la question se pose de façon toute particulière en pensant aux jeunes qui nont pas connu autre chose. Et quel impact cela aura-t-il dans des domaines où la mémoire du passé est fondamentale, comme dans les traditions religieuses? Comment cela colorera-t-il lexpérience religieuse actuelle?
Septième virage.
Un nouveau pouvoir est apparu: celui de zapper.
Je prends lexemple suivant dans le domaine de la télévision, et du point de vue de lutilisateur, le téléspectateur. Parmi tous les changements apportés par les technologies numériques dans ce domaine, jen retiens ici deux: laugmentation considérable du nombre de canaux de télévision offerts aux abonnés et le développement de la télécommande.
La dynamique de la relation entre lémetteur et le récepteur est transformée. Le pouvoir de décision a changé de mains. Le téléspectateur peut zapper, changer démission, de canal aussi souvent quil le veut, quand il le veut, selon ses intérêts, ses goûts, ses disponibilités, son horaire ou ses humeurs du moment.
Dans une perspective de divertissement et de loisirs, cest merveilleux. Mais quen est-il du point de vue de linformation, des affaires publiques et de la vie en société?
À lère du zap, la seule parole qui est entendue est celle que lon veut bien entendre.
Si quelquun me déplaît un politicien, par exemple, ou un journaliste ou un théologien je peux instantanément aller voir ailleurs. Je zappe. Si un sujet mennuie, je zappe. Si une opinion mexaspère, je zappe. Etc.
Si tous les citoyens adoptent la même attitude, le danger est grand de voir chacun senfermer dans une sorte de bulle idéologique sur mesure: chacun nécoutera et ne verra que les émissions qui conviennent à ses goûts, à ses opinions et à ses humeurs.
À la limite, on ne sexpose plus quà ses propres idées et à ceux qui les partagent. Alors que le droit à linformation et la liberté de la presse devraient conduire à une population plus informée et mieux informée, le pouvoir de zapper risque peut-être dinverser le processus et de permettre à chacun de naviguer dans un univers où tout le monde pense comme lui et où rien ne le dérange ou le remet en question.
Doù la question: quest-ce que tout cela signifie pour la vie en société et le processus démocratique ? Quelles conséquences cela pourra-t-il avoir sur la notion dopinion publique? Quel impact cela aura-t-il sur les débats sociaux, impliquant notamment les différences culturelles et religieuses? Comment cela peut-il influencer la conscience sociale?
On pourrait sans doute trouver dautres caractéristiques, décrire dautres virages et compléter le tableau. Mais je crois que le portrait que je viens de tracer suffit pour illustrer lenvergure des transformations en cours. De nouveaux langages, de nouveaux comportements disait Jean-Paul II. Nous en voyons les illustrations concrètes.
III. Des pistes à explorer
Lune des questions posées par le thème de ce congrès met laccent sur lexpérience religieuse. Limpact des médias modernes sur lexpérience religieuse, dit le thème. Dans le contexte que je viens de décrire, la question devient: comment se vivra, comment se dira lexpérience religieuse à lère numérique.
La réponse viendra, bien sûr, de lexpérience. La génération du zap et du clic saura bien, comme toutes les générations, vivre et dire son expérience de vie et son expérience de foi. Le défi, pour nous, croyants, chrétiens, catholiques qui sommes communicateurs, journalistes, éducateurs ou pasteurs, notre défi est le défi de la parole: comment dire lexpérience de foi qui est la nôtre pour quelle soit comprise et féconde pour la génération qui nous suit.
Un risque ou une chance ? Je crois quil faut maintenant répondre: une chance.
Il y a, je crois, dans la nouvelle culture médiatique de lère numérique des pierres dattentes ou des points dancrage pour lexpérience religieuse chrétienne. Je ne parle pas ici de nouveautés créées de toutes pièces, mais de dimensions ou daspects de la tradition et de lhéritage chrétiens qui prennent une valeur renouvelée dans le nouveau contexte.
Je vais suggérer cinq pistes à explorer dans cette perspective. (Vous voyez que nous avons maintenant quitté lautoroute et ses virages: nous devons ouvrir de nouvelles voies, explorer des pistes.)
Voici donc cinq pistes à explorer pour dire et proposer lexpérience religieuse chrétienne, en Église, dans la culture médiatique qui prend forme à lère numérique.
Première piste.
Jen ai parlé au début de cette conférence: lun des signes des changements en cours est la fragmentation, la segmentation.
Les nouveaux médias qui apparaissent ne sont plus des médias de masse, mais des médias spécialisés. Ils sadressent à des publics précis, bien délimités. Éventuellement, lauditoire ne sera plus une masse à laquelle on sadresse collectivement mais des individus: des individus qui sélectionnent leurs programmes, qui aménagent leur propre grille horaire, qui regardent et consultent ce qui correspond à leurs intérêts, à leurs valeurs et à leurs options, quand ils le veulent, où ils le veulent.
Cest lère des réponses personnalisées et des services sur mesure.
Pour faire un jeu de mots, je dirai quaux médias de masse succèdent une masse de médias (ou, comme on dit familièrement, des médias en masse).
Les gens baignant dans cet environnement de segmentation des publics et des marchés ne se satisfont plus de propositions générales ou de modes uniques offerts à tous. Partout ailleurs dans leur vie, ils sattendent à des réponses adaptées spécifiquement à leurs besoins et à leurs attentes.
Il en est de même dans le domaine religieux.
Voici donc une première chance à saisir.
La communication chrétienne la parole sur lexpérience religieuse chrétienne doit dans ce nouveau contexte prendre plusieurs visages. Lheure est aux approches spirituelles multiples, à une expérience dÉglise présentée comme une symphonie dexpériences.
Or, sur ce plan, la tradition chrétienne bimillénaire est très riche. Les exemples de familles spirituelles chrétiennes, grandes et petites, sont nombreux et variés. Lhistoire de lÉglise regorge de témoins, de mouvements et de communautés de toutes sortes, reflétant la multiplicité des personnes et des charismes. Cet héritage chrétien multiforme est aujourdhui un avantage et un atout précieux. Il faut y puiser et le mettre en valeur. Ce sera une richesse inestimable à lère des médias fragmentés et spécialisés.
Le phénomène actuel de la multiplication de nouveaux mouvements et familles spirituelles est en ce sens un signe des temps: cette nouvelle diversité survient justement dans un contexte culturel qui appelle de plus en plus une diversité de propositions dexpériences. On peut y voir loeuvre de lEsprit.
Une chance, une opportunité à saisir, donc, mais bien sûr, il y a des risques.
Certains craindront lindividualisme et léclatement. Ce sont des dangers réels. Mais multiplicité des voix ne veut pas dire cacophonie. Lexpérience religieuse chrétienne doit prendre lallure dune majestueuse symphonie où toutes les notes, tous les instruments ont leur place. La génération de lère numérique lexige.
Cest évidemment une voie exigeante. Cest un autre risque. Car ça suppose que ceux et celles qui portent et font la communication chrétienne connaissent leur héritage dans toute sa richesse sils veulent être en mesure dy puiser. Cest une exigence de compétence, de formation permanente, dapprofondissement continuel pour être capable doffrir une parole pertinente et adaptée, répondant aux attentes pointues des publics actuels.
À un univers culturel segmenté et fragmenté doit correspondre une réponse polyphonique.
Deuxième piste à explorer
Lune des images emblématiques de lère des mass médias est la tour de transmission. Plantée sur une colline, voire une montagne, elle peut émettre son signal pour une vaste région. Ultimement, elle aura 40 000 kilomètres de haut et sappellera satellite géostationnaire.
Le modèle de communication sous-jacent est celui du message qui vient de haut et est destiné au grand nombre. Limage implicite est celle de la pyramide: tout vient du sommet, vers la base. Cest une image qui associe au message une notion de pouvoir, dautorité haut placée. Cest un modèle qui convient bien aux grandes structures quelles soient politiques, commerciales ou religieuses.
Bien sûr, il ne faut pas minimiser ou déprécier la valeur de ce modèle du message transmis depuis un sommet. Il nest pas sans correspondance dans les représentations de la mission chrétienne. Il continue dêtre source dinspiration et de motivation pour lannonce de lÉvangile: du discours sur la montage à lenvoi à toutes les nations, limage du héraut porteur dune bonne nouvelle reste une référence.
Cependant, à lère numérique, une autre image tend à prendre de plus en plus de place: celle de la toile, du réseau. Elle est puissamment portée par le développement dInternet et du Web.
Or, quand on pense à Internet, on ne pense pas à un centre ou à un sommet. On pense à des points interreliés, à des sites. La toile est faite de liens entre une multitude de points qui peuvent tous être émetteurs et récepteurs. On pense non à un message qui vient dune source, mais à une multitude déchanges et de contacts interactifs. On ne se demande pas où est le centre ou le sommet dInternet. On sinsère dans un réseau.
Et ce réseau est planétaire. Si lère des mass médias a donné naissance à limage du village global, lère numérique engendre celle du réseau global.
Voici une deuxième chance à saisir.
Je crois quil y a là une occasion pour vivre et présenter dune nouvelle façon une dimension fondamentale de lexpérience religieuse chrétienne: la dimension ecclésiale.
Car lÉglise est née sous la forme dun réseau. Un réseau de petites communautés dispersées sur le pourtour de la Méditerranée. Un réseau uni par des apôtres itinérants et un échange de correspondance rendu possible par les voies de communication de lempire romain. Le Nouveau Testament reflète, notamment dans les épîtres apostoliques, la riche diversité de ce réseau de communautés.
Limaginaire classique nourri par la culture des mass médias favorise la compréhension des organisations en termes de hiérarchie et de pyramide. La présentation de lÉglise ny échappe pas. À mon avis, à lère de la toile, cest un autre visage de lÉglise quil faut mettre en valeur: celui dun vaste réseau où dinnombrables Églises locales incarnent en tous lieux lunique Église. Un réseau riche dune incroyable diversité culturelle. Un réseau qui permet de mettre en évidence le rôle de rassemblement dans lunité joué, au niveau local, par le ministère épiscopal et au niveau universel, par celui du successeur de Pierre.
Vivre et présenter lÉglise comme réseau. Passer de la pyramide à la toile. Voilà une notion qui clique dans la culture actuelle. Voilà une chance à saisir. Lexpérience chrétienne comme insertion dans un vaste tissu déchanges, dinteractions, de partage et de communion.
Troisième piste à explorer
Jai parlé tout à lheure des souris qui font clic et des télécommandes qui zappent. Jaime dire que nous sommes à lère du zap et du clic.
Combinées avec les vastes sources dinformation et de programmes disponibles sur les réseaux de câblodistribution et sur Internet, ces technologies nous ont habitués à avoir presque instantanément accès à linformation que nous cherchons. On zappe, on clique et voilà!
La valeur dune information se mesure à sa pertinence ici, maintenant, pour moi.
Chacun lapprécie à laune de ses besoins et intérêts présents. Des fournisseurs dinformation, nous attendons quils mettent tout en ligne, tout à notre disponibilité pour le moment ou la situation où nous en aurons besoin. Nous nen voulons pas avant!... mais juste au bon moment. Et sur demande. Et vite. Zap! Clic! Nous voulons obtenir réponse à tout, sur le champ mais seulement quand nous le voudrons.
Lintérêt pour la spiritualité et pour lexpérience religieuse se manifeste de la même façon. Le temps nest pas aux maîtres et aux autorités qui se présentent avec un message quil faut écouter. On ne veut pas des offres qui anticipent les demandes, des réponses qui précèdent les questions.
Cest à la fois une chance à saisir et une grande exigence pour toute personne impliquée dans la communication chrétienne. Une chance, parce que lère du zap et du clic est une ère de recherche. Une recherche parfois intense, insistante, pointue. Une recherche qui ne suit pas les chemins établis, qui ne commence pas nécessairement par le commencement. Cest une exigence, parce quil faut attendre que surgissent les questions, sans savoir quand elles viendront ni sur quoi.
Le modèle dexpérience religieuse qui convient à ce contexte est celui du cheminement et de laccompagnement. De lexpérience intense qui fait jaillir les questions. Cest alors, et alors seulement, quil faut y répondre, pas avant. Et il faut y répondre vite, sur le champ, avec toute la compétence possible.
Pour la parole chrétienne, il sagit aussi dun modèle qui remonte à ses origines. Il évoque des figures bibliques comme celles des deux disciples dEmmaüs (dans lévangile de Luc, chap. 24) ou du fonctionnaire éthiopien sur son char (dans le livre des Actes des Apôtres, chap. 8): des gens qui sinterrogent, cherchent, demandent laide dun passant, lécoutent et finalement font le saut de la foi. Le rôle de personne-ressource est à la fois essentiel et difficile. Essentiel, parce quil permet davancer de questions en questions, et difficile, parce quil ne faut jamais les précéder.
Lère du zap et du clic est, je crois, une ère propice à léveil spirituel, à lécoute et à laccompagnement.
Quatrième piste à explorer.
Depuis le début, jai parlé plusieurs fois dexpérience religieuse, une expression reprise directement du thème de ce congrès.
Or, la notion dexpérience est particulièrement adaptée au nouveau monde de la communication interactive, du multimédia et de la réalité virtuelle. Ce que nous appelons un document peut maintenant contenir du texte, du son, des images, des séquences vidéo voire des images en direct provenant dune webcam placée nimporte où dans le monde. Notre relation à un document nest plus seulement de lordre de la lecture, de lécoute ou du visionnement: elle inclut notre participation et peut aller jusquà limmersion quand les frontières entre le réel et le virtuel sont franchies et que linformation devient interaction et simulation.
Cest un pas de plus un grand pas dans une direction déjà empruntée par les médias de masse: le cinéma et la télévision, en particulier, sont devenus des médias où lémotion et limplication des spectateurs jouent un rôle primordial. Avec les technologies numériques, cette priorité de lexpérience simpose partout. Le non-verbal devient très important.
Cest un contexte où le langage poétique et symbolique prend une importance nouvelle.
Cest un terrain tout désigné pour le langage de lexpérience religieuse, celui des rites et des symboles.
Je suis convaincu que lexpression rituelle et symbolique, telle quelle devrait se manifester en particulier dans lexpérience liturgique, a le potentiel pour trouver beaucoup de résonances et dempathie dans une culture familière avec le multimédia et limaginaire des réalités virtuelles. Il y a là des images et des modes dexpression qui vont plonger dans une sorte de substrat culturel qui va au-delà des mots et des discours: la lumière et les ténèbres, le feu et lencens, leau et les libations, la musique et le silence, le pain et le vin, les onctions et les aspersions, les icônes et les vitraux, les litanies et la psalmodie, les impositions des mains et les bénédictions... Le geste rituel et symbolique est peut-être plus adapté quon ne le croit à la culture du multimédia. Et il est possible que la nouvelle génération le comprenne mieux que la précédente. (8) Ce qui était un blocage pour une génération peut devenir un atout pour la suivante.
Il y a là une chance à saisir. Miser sur un héritage très riche qui peut créer des ponts avec cette nouvelle culture qui décloisonne les langages et les modes dexpression et valorise le subjectif et lexpérience.
Et enfin, une cinquième piste à explorer.
Un des virages que jai décrits portait sur linteractivité. Cest une réalité devenue incontournable dans notre relation à linformation.
Or, dans lexpérience chrétienne, il y a une réalité fondamentale qui de prime abord est tout sauf interactive. La Tradition. Ny a-t-il pas là une somme denseignements et de lois qui, venant du passé, apparaissent comme figés une fois pour toutes? La Tradition nest-elle pas lantithèse même de linteractivité? Nest-ce pas là un obstacle majeur dans la culture numérique?
Sur cette question, je voudrais signaler une réflexion extrêmement éclairante tirée dun document publié il y a quelques années par lépiscopat et que jai déjà mentionné, intitulé Annoncer lÉvangile dans la culture actuelle au Québec.
La tradition nest pas simplement un réservoir dénoncés ciselés, prêts à fournir des réponses à toutes nos questions présentes et à venir. La tradition est destinée avant tout à devenir une position daltérité qui confronte lexpérience croyante et lintelligence de la foi. La tradition remet en question et interroge les énoncés et les résultats dune recherche croyante conduite par un individu. En somme, elle permet déchapper à la subjectivité et de relativiser les prises de position personnelles. Elle rend catholique lexpérience chrétienne dun individu en louvrant à plus grand quelle-même. Cest dans ce dialogue avec la tradition quest authentifiée, ou non, lexpérience religieuse du croyant. (9)
Cest dans ce dialogue avec la tradition quest authentifiée, ou non, lexpérience religieuse du croyant. Je trouve fort intéressante cette relecture de la Tradition en termes dinteraction: une interaction qui permet de crever la bulle de subjectivité dans laquelle, à lère du zap et du clic plus que jamais, il est possible de senfermer. Je crois quil y a là une voie de compréhension de lexpérience chrétienne de la tradition qui peut sinsérer à merveille dans la nouvelle culture. Ça demanderait à être approfondi et développé. Jen fais donc ma cinquième piste à explorer.
Voilà.
Je vous laisse donc avec sept virages à négocier et cinq pistes à explorer.
Puissiez-vous y trouver matière à réflexion, entre un zap et un clic.
Merci.
Bertrand Ouellet
7 juin 2007
Notes
(1) IBM Business Consulting Service / IBM Institute for Business Value.
The End of Television As We Know It - A Future Industry Perspective, 2006.
Disponible sur Internet, en format pdf, à ladresse:
www-03.ibm.com/industries/telecom/doc/content/bin/GE510_624801f.pdf
(2) Allocution du P. Pierre Babin, o.m.i., à lAssemblée plénière des évêques catholiques du Canada, le 18 octobre 1999. On peut en lire le texte intégral sur le site Internet de Communications et Société (www.officecom.qc.ca), section Documentation, sous-section Foi chrétienne, culture et communications.
(3) Assemblée des évêques du Québec, Annoncer lÉvangile dans la culture actuelle au Québec, Montréal, Fides, 1999, p.16. Note: La présente conférence au congrès 2007 de lUCIP sinscrit dans la suite dune série dinterventions que jai faites depuis six ou sept ans sur le sujet. Ma réflexion initiale avait beaucoup profité du premier chapitre de ce document des évêques du Québec (La Parole annoncée en un lieu et dans une culture: quelques éléments de contexte, pp. 15-51 ).
(4) James Poniewozik, The Year in Culture: Has the Mainstream Run Dry?, Time - Canadian Edition- January 5, 2004, pp. 126-133.
(5) Jean-Paul II, Redemptoris Missio (1990), par. 37
(6) La revue Sky and Telescope (Sky Publishing Corporation, Cambridge, USA)
(7) www.skyandtelescope.com
(8) Dune allocution du Cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, à la réunion plénière 2003 du Conseil pontifical pour les Communications sociales. Voir le site Internet de Communications et Société (www.officecom.qc.ca), section Documentation, sous-section Foi chrétienne, culture et communications.
(9) Assemblée des évêques du Québec, Annoncer lévangile dans la culture actuelle au Québec, Montréal, Fides, 1999, p.71.