Chronique Signes de foi, no 52
Suite de la chronique précédente,
intitulée "1. Entre la moquerie et l'inquiétude"

Laffaire des nouveaux péchés
2. Le drame fondamental
Je cherchais une image pour parler du péché quand mon regard sest porté sur une plante dappartement. Jai alors pensé à celles qui orientent toujours leurs feuilles vers le soleil au point que si on ne tourne pas leur pot de temps en temps, elles ne poussent que dans la direction de la fenêtre.
Imaginons une de ces plantes qui serait douée de volonté et de liberté. Tout en sachant quelle a besoin de lumière pour vivre, elle choisit de sen détourner. Un peu. Ou même beaucoup. Conséquence: elle faiblit, perd de la vigueur, se flétrit. Et si, par malheur, elle se coupe totalement du soleil et se retrouve dans le noir, elle en meurt.
Le péché, cest ça: se détourner de la source ultime de notre vie. De la lumière dont dépend notre épanouissement et notre bonheur. Du soleil de notre âme. De Dieu. Car le péché ne se comprend pas autrement quen référence à Dieu.
Si quelquun dit: Jaime Dieu écrit saint Jean et quil déteste son frère, cest un menteur: celui qui naime pas son frère, quil voit, ne saurait aimer le Dieu quil ne voit pas. (1) On commence donc à se détourner de Dieu quand on se détourne du frère, de la soeur, du prochain. Et on commence à se détourner du prochain quand on se replie sur soi-même. Cest là, de fait, lattitude sous-jacente à chacun des fameux péchés capitaux. Lattitude contraire, cest louverture à lautre, loubli de soi, le don de soi, lamour.
On comprend alors le témoignage des saints qui, au cours de leur vie, avaient si souvent recours au sacrement du pardon, à la confession. Plus on avance dans la vie spirituelle et la connaissance de Dieu, plus on est lucide sur toutes les occasions où on se détourne du Seigneur, même de façon infime, par des gestes, des attitudes, des pensées ou même des omissions. Et plus on souhaite revenir à lui au plus vite. Dans ses mémoires, le cardinal Stanislas Dziwisz, qui fut longtemps le secrétaire du pape Jean-Paul II, raconte que celui-ci se confessait chaque semaine ainsi que la veille de chaque grande fête et de certaines périodes liturgiques. (2)
En comparaison, lidée que lon se fait couramment du péché nest quune triste caricature. Comme on la vu dans les récents articles de journaux sur les nouveaux péchés, la plupart des gens en sont restés à un concept dinfraction ou de désobéissance, à une liste dinterdits quils croient établie plus ou moins arbitrairement par une institution religieuse. Il sagit là peut-être de ce qui reste dun enseignement qui, pendant des générations, a été principalement conçu en fonction des enfants, à lécole. Or, à des petits enfants, on commence souvent en parlant en termes de permis et de défendu; le développement de la conscience et de la vie spirituelle se fera avec le temps. Mais si des adultes en sont restés à ce niveau enfantin de formation religieuse, il nest pas surprenant que le sens profond du péché leur échappe. Et quils en rejettent même lidée ou sen moquent.
Le péché est un drame. Cest même le drame fondamental de la vie humaine. Il est fait de détournement et de rupture. De fermeture et de rejet. Disolement et de refus. Cest un poison qui sattaque aux racines mêmes de notre être. Car coupés de Dieu, nous ne sommes que des plants sans lumière, voués à lanémie et au dépérissement spirituels.
Il y aurait de quoi désespérer si lÉvangile ne nous avait pas été annoncé. Notre péché devient le lieu et loccasion où le pardon de Dieu peut se manifester avec éclat. En Jésus-Christ et par lui, nous sommes relevés, guéris, réconciliés et accueillis dans la communion de joie et damour qui constitue lêtre même de Dieu, Père, Fils et Esprit-Saint.
Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé. (3)
Bertrand Ouellet
www.BertrandOuellet.com
Notes
(1) Première lettre de saint Jean, chapitre 4, verset 20.
(2) Stanislas DZIWISZ, Une vie avec Karol. Entretiens avec Gian Franco Svidercoschi. Le Seuil / Desclée de Brouwer, 2007, pp. 31 et 112.
(3) Lettre de saint Paul aux Romains, chapitre 5, verset 20.